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LETTRE OUVERTE…
Par le collège des psychologues du Centre Hospitalier Léon-Jean Grégory de Thuir (66)
(27 psychologues sont signataires de cette lettre ouverte)
Suite à la convention de « partenariat en matière de prévention précoce » signée le 13 octobre 2005 entre le Ministère de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire et le Centre Hospitalier psychiatrique du département des Pyrénées-Orientales, des psychologues cliniciens de cet établissement s’interrogent. Il s’agit plutôt de poser des questions, de soulever des interrogations, que de réagir précipitamment en s’attardant excessivement sur l’événementiel, c’est-à-dire sur ce qui se voit de façon parfois spectaculaire et appelle trop souvent à l’urgence d’une réponse-effet d’annonce. Les phénomènes de violence à Perpignan ont donné lieu à une hyper-médiatisation, à l’intervention du Ministre de l’Intérieur en personne et à cette convention.
Passer convention entre le Ministère de l’Intérieur et un Centre Hospitalier, qui plus est avec des moyens du Ministère de la Santé, constitue une première qui, pour le moins, pose question. Quid du Ministère de l’Intérieur dans cette convention de « partenariat » ?
Pour mettre en œuvre cette convention, deux postes d’infirmier (ou d’éducateur spécialisé) et un demi poste de psychologue (moyens initialement destinés à un établissement d’un département voisin) sont attribués (pour un an) et assortis d’une demande de mise à disposition des équipes pluridisciplinaires des Centres Médico-Psychologiques de Pédopsychiatrie pour « réaliser des soins ambulatoires et à domicile dans les plus brefs délais ».
L’utilisation de crédits, de personnel, relevant de la Santé, pour traiter de problèmes qui, à la base, paraissent d’ordre social, socio-culturel, voire économique, pose ainsi question. « Prévention précoce » de quoi ?
Le Ministre de l’Intérieur a une position claire. Dans le discours qu’il a prononcé à Perpignan, il est dit que cette convention s’inscrit dans son plan de prévention de la délinquance. La Psychiatrie aurait-elle pour mission de prévenir et/ou traiter la délinquance ? Nous nous occupons parfois de délinquants (il s’agit d’un symptôme, parmi d’autres, qu’il nous faut écouter chez le sujet), mais pas de la délinquance.
La convention de partenariat est le cadre de référence. Une convention implique que les deux parties se sont accordées sur les objectifs à atteindre. Mais alors que le Ministère de l’Intérieur veille à l’équilibre de l’ordre social et à la réduction des déviances, la Pédopsychiatrie, elle, se situe dans la dimension d’accueil du sujet avec sa différence, sa singularité, son étrangeté, et dans le but de faire reconnaître la subjectivité de la personne. La Pédopsychiatrie se situe dans le soin de la personne (prise de tout temps dans le malaise de la civilisation) et non dans la guérison impossible du désordre social. La question du sujet, de son accueil, de sa demande, n’apparaît pas dans la convention où il est question de « quartiers difficiles », de « familles en difficultés ». Une réponse psychiatrique à des problèmes d’ordre social reviendrait à prendre des vessies pour des lanternes…
Une approche psychologique de l’événement social, du spectaculaire, du visible, interroge l’article 3 du titre II du Code de Déontologie des psychologues qui rappelle que « la mission fondamentale du psychologue est de faire reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique », et non pas de la rééduquer dans un but de normalisation.
Le respect de la personne dans sa dimension psychologique, en tant que sujet, est-elle compatible avec le souci de maintenir un ordre social et/ou réduire les déviances sociales ? Cette convention n’est-elle pas une réponse en miroir à la déception du travail de secteur et à l’impatience que génèrent les troubles à l’ordre public et les difficultés du vivre-ensemble (non pris comme symptômes) ?
Est-ce que la Pédopsychiatrie doit s’inscrire dans des préoccupations relatives à l’insécurité et à la question de la délinquance ? Doit-elle s’occuper d’ordre social ? Est-ce dans ses missions de mettre en œuvre une forme de contrôle social ? A t’elle la compétence de soigner des maux sociaux ?
La convention énonce ainsi un travail inter-partenarial en direction des parents. Création d’espaces de parole et d’écoute où l’on laisse la place à l’autre ? Ouverture de possibilités de médiations, de rencontres, (re)créant du lien social ? Ou bien guidance éducative ? Rééducation des parents ? Contrôle social de populations désignées ? En effet, la rencontre en Psychiatrie doit-elle s’encombrer d’a priori que la territorialisation engendre ?
Si l’on peut faire confiance aux personnes engagées aujourd’hui dans ce projet, le cadre de référence demeure cette convention, ce partenariat, dont on peut craindre les dérives et la dénaturation du soin en Pédopsychiatrie et de la politique de secteur en Psychiatrie.
En outre, cet épiphénomène perpignanais se situe dans un contexte particulier. La Psychiatrie, la Psychologie et la Psychanalyse sont attaquées et la dimension de causalité psychique est déniée. En témoignent : le développement des Thérapies Cognitivo-Comportementales, la mise en avant des « neuro-sciences », le rapport sur l’évaluation des psychothérapies (aujourd’hui désavoué par le Ministère de la Santé), l’expertise de l’INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent (qui préconise un repérage précoce des perturbations du comportement par un dépistage médical systématique dès 36 mois), « Le livre noir de la psychanalyse », la réglementation de l’exercice du titre de psychothérapeute, ainsi que le projet de réforme des études de Psychologie.
La Psychologie paraît de plus en plus utilisée, instrumentalisée, réduite à des fonctions de « dépistage » rapide et précoce. Cette conception va à l’encontre de l’essence de notre travail, à savoir, « rencontrer » des « personnes » en tant que « sujets », et soulager la souffrance dont ils sont porteurs.
Les psychologues, au regard de leur Code de Déontologie, doivent être attentifs aux risques de dérives possibles et s’atteler au travail de réflexion sur ces questions pour tenter d’en déjouer les pièges.
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