Un ouvrier de 40 ans a tué ses deux filles de 2 et 7 ans en les pendant au plafond d'une chambre, avant de se tuer par le même moyen, mardi 15 juillet, à Lacroix-Saint-Ouen (Oise). Le père, a rapporté l'Agence France-Presse (AFP) mercredi, avait la garde de ses enfants pour les vacances depuis le début du mois de juillet. Il est entré par effraction avec ses fillettes dans la maison de son ex-concubine pendant que celle-ci était à son travail, à l'usine de cosmétiques Unilever de Le Meux, près de Compiègne. Le couple s'était séparé depuis deux ans. "Il n'y a pas d'ambiguïté sur l'origine de ce drame qui est un drame familial", a indiqué une source judiciaire.
C'est la quatrième affaire du même type en trois mois. Le quintuple meurtre de Toulouse, le 10 juillet, a lui aussi été motivé par une rupture. Jean-Claude Vacquier, un chômeur de 55 ans, est mort mardi après s'être tiré une balle dans la tête lors de son interpellation par les gendarmes. Jeudi 10, il avait tué avec un fusil ses deux frères âgés de 53 et 47 ans, ses deux fils de 25 et 26 ans, ainsi que l'amie de l'un d'eux, 20 ans, dans la maison de sa femme, à La Magdelaine-sur-Tarn. M. Vacquier, en instance de divorce, vivait depuis quelque temps dans sa voiture. "Ce qu'il a fait, c'était essentiellement à l'égard de son épouse", a indiqué le procureur de Toulouse, Michel Valet.
Les deux derniers drames récents ont eu lieu en région parisienne. Le 10 juillet, encore, un homme de 45 ans, habitant dans une cité de Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis, a étouffé sa fille de 23 mois avant de tenter de se suicider. Une source policière a indiqué qu'il venait de se séparer de sa femme. Les deux conjoints se disputaient la garde de l'enfant. En mai, à Noisy-le-Grand, c'est une mère en instance de divorce qui a précipité son fils de quatorze mois par la fenêtre de son appartement. Elle venait de perdre la garde de l'enfant. Agée de 43 ans, sans emploi, elle a expliqué avoir agi dans un accès suicidaire. Après cet acte, elle a tenté de mettre fin à ses jours ainsi qu'à ceux de sa fille aînée avec des médicaments.
Le ministère de la justice ne recense pas ces crimes. Ils ne sont pas isolés de la vingtaine de "meurtres sur mineurs de quinze ans" commis chaque année. Il est donc impossible de dire si le phénomène s'aggrave. En 2007, au moins six cas se sont produits, selon un recensement, nécessairement imparfait, du Monde auprès de ses archives et de celles de l'AFP. Et autant en 2006.
Les auteurs sont des pères, en large majorité. Les drames surviennent quand l'un des conjoints a la garde des enfants pour le week-end ou les vacances, au moment précis où le couple est en instance de séparation, ou, de nombreux mois plus tard, à l'issue d'une période marquée par la dépression. Ils touchent tous les milieux sociaux. En septembre 2006, un informaticien de 37 ans, en instance de divorce avec sa femme enseignante, a tué à coups de couteaux ses trois enfants de 9, 6 et 4 ans, à Tourcoing (Nord). La procédure de divorce, entamée deux ans plus tôt, était difficile. Le père s'est pendu après le drame. En septembre 2003, c'est le maire du village de Boucq, en Meurthe-et-Moselle, qui a supprimé ses trois enfants dans un contexte similaire.
Dans la quasi-totalité des cas, ces pères ou mères auteurs tentent de mettre fin à leurs jours. Le 17 mars 2007, à Varennes-Jarcy (Essonne), les policiers ont trouvé une longue lettre dans la maison d'un homme de 41 ans, qui venait de se suicider après avoir tué sa fille de 6 ans. Selon Le Parisien, qui a raconté l'affaire, il y évoquait "sa femme qui part vivre à Arcueil avec leur fille, la dépression, la perte de son emploi de comptable, la solitude et l'insupportable sentiment "d'être une charge pour tout le monde"".
Ces affaires donnent rarement lieu à une instruction et à un procès, la mort de l'auteur du crime éteignant l'action publique. Quand ce dernier survit, la justice condamne son crime sans indulgence particulière. En 1998, une mère a été condamnée à 13 ans de prison par la cour d'assises du Nord pour le meurtre de ses deux enfants.
L'avocat général avait requis vingt ans de réclusion en lançant à cette femme, prostrée dans un état second tout au long de son procès : "Elle a utilisé ses enfants dans un conflit avec leur père pour le faire souffrir, l'atteindre et le punir". Et de lui reprocher : "Pourquoi ne s'est-elle pas pendue aux côtés de ses enfants ? Dans ces cas-là, on se suicide toujours dans la pièce où on a commis le crime."
ENTRETIEN AVEC DANIEL ZAGURY, CHEF DE SERVICE AU CENTRE PSYCHIATRIQUE DU BOIS-DE-BONDY, EXPERT PRÈS LA COUR D'APPEL DE PARIS
" Celui qui commet cet acte préfère ses enfants morts et à lui plutôt que vivants et à l'autre "
Plusieurs faits divers récents mettent en avant des séparations conjugales pour expliquer des passages à l'acte meurtrier sur les enfants. Quel regard de psychiatre portez-vous sur ces drames ?
Parmi les cas que j'ai été amené à examiner, on trouve souvent des personnalités apparemment banales, mais qui présentent des caractéristiques de psychorigidité avec une profonde vulnérabilité à l'abandon. La relation à l'autre est généralement marquée par une idéalisation et par un investissement narcissique.
L'autre - le compagnon, la compagne - n'a pas de vie propre. Il est " in-perdable ", parce que perdre l'autre revient à se perdre soi-même. On est là dans l'impossible deuil.
Il faut repenser au jugement de Salomon et à l'opposition de ces deux mères : celle qui, parce qu'elle aime vraiment son enfant, préfère le voir s'éloigner en le sachant vivant, alors que l'autre ne reconnaît pas l'altérité et le veut pour elle, même amputé ou mort. Tuer ses enfants signifie qu'ils sont à soi pour l'éternité. Celui qui commet cet acte les préfère morts et à lui plutôt que vivants et à l'autre. Il y a dans ces meurtres une dimension d'unisson narcissique. Il n'est pas rare d'entendre un père ou une mère expliquer la volonté de meurtre de ses enfants en disant : " Mais si je m'étais tué, seul, cela aurait signifié que je les abandonnais ! "
On relève, dans plusieurs de ces cas de séparation tragique, que le père ou la mère qui a tué ses enfants, a ensuite voulu se donner la mort mais a échoué dans cette dernière tentative. Comment interprétez-vous cela ?
Lorsque le père ou la mère a échoué à se suicider, on a souvent tendance, au cours des procès d'assises, à suspecter l'authenticité de son geste suicidaire. L'auteur d'un meurtre d'enfant a vécu des semaines, parfois des mois, d'une extrême tension qui va culminer au moment où il passe à l'acte, puis s'abraser dans les minutes qui suivent, ce qui explique souvent le " ratage " sur lui-même. Je crois que c'est un tort de penser qu'il se serait " mollement " suicidé.
Ce " deuil impossible " correspond-il, selon vous, à une certaine idéalisation de la famille ?
La séparation est en effet vécue comme une atteinte au " sacré " qu'est la vie de famille, a fortiori chez des personnalités dont l'existence a été marquée auparavant par des séparations douloureuses ou des carences affectives : " Je ne m'en sors pas, alors la famille doit mourir avec moi. "
Lorsqu'il s'agit d'hommes, on remarque souvent que la compagne choisie l'a notamment été pour sa fragilité, sa vulnérabilité. Elle est une partie du puzzle de sa vie. Si elle s'en va, si elle prend son autonomie, c'est tout d'un coup le monde à l'envers, et le sujet se retrouve à nu.
L'homme qui tue ses enfants et se tue ou tente de se tuer lui-même à cause d'une rupture est dans l'incapacité d'imaginer qu'il peut continuer à être un père, à être un amant après que sa femme l'a quitté. Il y a une négation de la séparation, parce qu'il y a une négation de l'altérité. Lorsque vous avez eu des parents qui s'aiment et s'embrassent devant vous, vous avez reçu suffisamment et vous êtes donc armé pour supporter une séparation, parce que tout n'est pas perdu quand l'amour de l'autre se dérobe. Il reste l'estime de soi, même si elle est affectée. Ces personnalités psychorigides, narcissiques, sont dans l'incapacité à traverser un moment dépressif et à vivre la souffrance. Elle est projetée sur l'entourage. Il y a une solidarité des pertes. L'édifice s'écroule et emporte tout dans sa chute.
La capacité de supporter la souffrance est au contraire un signe de bonne santé psychique.
Propos recueillis par Pascale Robert-Diard