Vous rêvez paisiblement quand soudain, tout bascule. Un homme monstrueux, surgi du néant une mitraillette à la main, se met à vous poursuivre. Puis il ouvre le feu, en longues rafales qui n'en finissent pas. Vous allez tomber sous ses balles lorsque soudain, vous vous réveillez en hurlant. Ouf ! ce n'était qu'un cauchemar, un de ces rêves si particuliers, si dérangeants.
Il se produit durant le sommeil paradoxal (voir le schéma pp. 60-61), avec une caractéristique première, validée par les chercheurs : il réveille le dormeur, le laissant angoissé. A distinguer du «mauvais rêve» qui, quoique désagréable, se poursuit jusqu'à son terme, mais aussi de la «terreur nocturne», phénomène survenant surtout chez l'enfant, en phase de sommeil profond, qui réveille en sursaut le dormeur mais ne laisse aucun souvenir ou contenu onirique, si ce n'est celui d'une terreur absolue.
Les cauchemars peuvent figurer parmi les expériences les plus terrifiantes qui soient car tout ce que vous pouvez imaginer de pire est susceptible de s'y produire. Ils surviennent de manière hebdomadaire chez 4 à 10% de la population. Davantage chez certaines personnes, souffrant notamment de syndrome de stress post-traumatique, mais aussi d'autres psychopathologies (schizophrénie, dépression...), provoquant à terme de graves troubles du sommeil avec tous les effets délétères associés. Depuis dix-sept ans, un laboratoire canadien, le Centre d'étude du sommeil et des rythmes biologiques de l'hôpital du Sacré-Coeur à Montréal, s'est lancé dans l'étude des cauchemars, avec deux objectifs : les comprendre et les faire disparaître, rien de moins. Pour tenter de percer le mystère de ces rêves angoissants, les chercheurs examinent au plus près le sommeil de volontaires qui déclarent faire trois ou quatre cauchemars par semaine en moyenne. Avec, au passage, une difficulté inattendue : «Dès que les sujets sont pris en charge par les chercheurs, «cocoonés», ils dorment très bien», affirme avec humour Antonio Zadra, professeur de psychologie spécialisé dans les cauchemars, le sommeil lucide et le somnambulisme.
Seuil de tolérance cérébral
Son recueil des récits cauchemardesques est néanmoins assez fourni pour déduire qu'«outre son utilité pour la mémoire [lire p. 58], une des fonctions du rêve est peut-être de contenir les émotions. Mais le cerveau a un seuil de tolérance. Lorsque l'émotion est supérieure à ce que l'individu peut encaisser, il se réveille».
Quatre-vingt-dix participants ont enregistré leurs rêves au réveil pendant quatre semaines. Pour chaque songe, ils ont décrit le type d'émotions ressenties et en ont évalué l'intensité. «Le degré d'intensité de l'émotion générée lors du cauchemar se révèle être bien plus élevé que lors du mauvais rêve, rapporte Antonio Zadra.. C'est donc bien l'intensité de l'émotion qui déclenche le réveil.»
Les bienfaits des mauvais rêves
Une émotion qui, contrairement aux idées reçues, n'est pas forcément de la peur. «30% des cauchemars et 51% des mauvais rêves contiennent d'autres émotions, notamment de l'anxiété», souligne Antonio Zadra. Une émotion trop positive peut également secouer le cerveau ! «Comme dans les rêves où l'on vole : la sensation de liberté est si magnifique que parfois le cerveau ne peut le supporter et stoppe l'activité onirique.»
D'après Antonio Zadra toujours, nous ne sommes pas égaux face aux cauchemars : «Nous n'avons pas tous le même sommeil, et pas tous le même seuil d'éveil. Les femmes sont plus sujettes aux cauchemars ainsi que les gens au profil hypersensible.» Quant à leur interprétation, aucun intérêt selon le spécialiste : «Je ne pense pas que comprendre un cauchemar aide la personne à ne plus le faire. Empiriquement, cela fonctionne peu, d'autant plus que si vous prenez dix thérapeutes, vous obtiendrez dix interprétations différentes. Je ne veux pas dire par là qu'il n'existe pas de signification, au contraire, mais je ne pense pas qu'essayer d'interpréter soit le meilleur outil pour traiter le cauchemar.»
A quoi cela sert-il de jouer ainsi à se faire peur ? Dans un article récent du Psychological Bulletin, le directeur du laboratoire de Montréal, Tore Nielsen, et Ross Levin, de la Yeshiva University de New York, ont proposé une nouvelle hypothèse. Les mauvais rêves seraient un moyen pour le cerveau de se débarrasser de ses vieilles terreurs pour mieux appréhender une nouvelle menace éventuelle. «Le cerveau apprend vite la peur, affirme Tore Nielsen. Si ce système n'existait pas, nous serions encore effrayés par les démons de notre enfance.» Un mauvais rêve remplirait donc un rôle d'extincteur de peur. Quant au cauchemar qui réveille, nous soustrayant aux griffes du monstre, il échouerait lamentablement dans sa mission. Il serait rien de moins qu'un rêve raté. «Les mauvais rêves sont fonctionnels, les cauchemars, dysfonctionnels», résument les auteurs.
Antonio Zadra insiste, lui, sur notre rôle dans tout ce cinéma nocturne. Si un rêve tourne au cauchemar, c'est aussi parce que nous l'influençons avec nos angoisses et nos doutes. «Imaginez que l'on commence le même rêve tous les deux, reprend le psychologue, nous sommes dans un parc, un personnage est assis sur un banc. Vous continuez votre rêve tranquillement mais moi, probablement par un feedback négatif, parce que j'ai des craintes, je vais modifier le déroulement du rêve et l'homme sur le banc va devenir menaçant.»
Selon une étude menée auprès de 28 volontaires, Antonio Zadra a montré que plus le niveau de bien-être est bas, plus les rêves contiennent des interactions agressives et des émotions négatives : «Contrairement à ce que la plupart de nos patients croient, nous ne faisons pas que subir nos rêves et nos cauchemars. Nous intervenons largement dans leur déroulement.»
L'idée nouvelle du laboratoire canadien est donc d'inculquer aux patients qu'ils peuvent agir sur leurs cauchemars pour les transformer en rêves acceptables. «Nous appliquons une méthode mise au point par Barry Krakow qui consiste à modifier consciemment le cours du cauchemar», explique Antonio Zadra. Durant l'éveil, on tente de changer tout ou partie du rêve angoissant par la technique de l'imagerie mentale (lire l'encadré ci-contre). Antonio Zadra, qui utilise aussi la méthode, cherche à présent à en comprendre le fonctionnement.
Il vient de lancer une étude sur plusieurs patients ayant des cauchemars sans cause connue, afin d'observer comment le traitement influence le contenu onirique, comment le ton négatif du rêve ne prend pas le dessus. Et le rêve de contrôler ses rêves devient ainsi réalité.
Le film en version happy end
Il est possible de se débarrasser de ses cauchemars récurrents. Le docteur Barry Krakow, professeur à la faculté d'Albuquerque au Nouveau-Mexique, en a fait sa spécialité. Il a fondé le Centre de médecine du sommeil et de traitement des cauchemars pour venir en aide aux victimes de stress post-traumatique, souffrant de cauchemars chroniques. Sa méthode ? La thérapie par répétition en rêve éveillé (Imagery Rehearsal Therapy), qui consiste à transformer le scénario du cauchemar en rêve acceptable.
La technique nécessite entre deux et quatre séances d'entraînement avec le thérapeute et des exercices à faire chez soi. Le patient doit écrire le récit du cauchemar et décider à quel moment du scénario il aimerait en influencer le cour s. Il choisit ensuite d'en modifier un élément. Le rêveur est coincé dans une pièce fermée ? Il peut décider de trouver une clé dans sa poche. Cette nouvelle version écrite, le patient doit s'en jouer et rejouer le film avec le détail modifié. L'exercice suffit parfois à faire cesser la récurrence du rêve. Mais s'il réapparaît, le patient doit recommencer l'exercice. Barry Krakow a testé la méthode sur un total de 114 femmes victimes d'agressions sexuelles. Résultat, les femmes «traitées» ont vu le nombre de cauchemars par semaine diminuer et la qualité du sommeil augmenter.