Frédéric Bimont est retourné vivre chez sa mère, 84 ans, pour s'en occuper: les frais de séjour des établissements d'accueil sont trop élevés.
Elle s'assied sur le bord du canapé, le dos bien droit, les mains sur les genoux. "C'était intéressant, cette journée, mais je suis épuisée. C'était fatigant, fatigant." Elle regarde par la fenêtre quelques instants avant de sourire à nouveau. "C'était épuisant, je suis fatiguée, fatiguée." Jeannine Bimont a gardé un maintien impeccable et un sourire attachant, mais, de temps à autre, son regard s'absente. "Ce n'est pas toujours facile de capter son attention", soupire son fils.
Jeannine Bimont, qui a 84 ans, souffre d'une maladie d'Alzheimer "moyenne" diagnostiquée en 2000. Pendant les premières années, elle a continué à vivre seule dans son appartement du 12e arrondissement, à Paris. "Elle était encore très autonome, raconte Frédéric Bimont. Elle faisait ses courses, elle cuisinait, elle se repérait dans l'espace. Avec mes enfants, nous venions le dimanche et nous passions toujours un moment agréable avec elle." A partir de 2004, la situation se dégrade. Jeannine Bimont oublie les prénoms de ses petits-enfants, perd son appareil auditif, adopte peu à peu des "comportements incongrus" : elle met des stylos dans la boîte à fromage, perd ses clés, range des produits frais dans les placards.
Un an plus tard, Frédéric, qui est divorcé et dont les quatre enfants sont majeurs, décide de venir habiter chez sa mère. "Elle ne pouvait plus vivre seule sans se mettre en danger." Pendant les premières années, Frédéric Bimont, qui est psychologue à la RATP, assume seul la charge de sa mère. "Je pouvais partir travailler dans la journée sans me faire trop de souci." Mais, en 2007, la maladie progresse : Jeannine Bimont provoque une inondation en laissant un robinet ouvert et se perd lorsqu'elle se promène dans le quartier. Frédéric Bimont, épuisé, se tourne vers le Point Paris Emeraude du 12e arrondissement qui l'oriente vers des associations spécialisées.
"Contrainte" Aujourd'hui, trois personnes interviennent auprès de Jeannine Bimont : la première se charge de la toilette du matin, la deuxième prépare un repas chaud, la troisième passe une heure auprès d'elle l'après-midi. Trois fois par semaine, elle se rend à une journée d'accueil pour travailler le langage et la mémoire. Cette prise en charge qui coûte 1830 euros par mois est en partie financée par son allocation personnalisée pour l'autonomie, qui s'élève à 870 euros.
Frédéric Bimont est épuisé. Depuis trois ans, il n'a pas une minute de répit : sa mère le réveille très tôt, le sollicite sans cesse, tolère mal qu'il reçoive des amis. Aujourd'hui, Frédéric Bimont n'a plus de vie sociale : il fait garder sa mère une soirée par semaine et un dimanche après-midi sur deux pour voir son amie et "respirer un peu", mais il passe l'essentiel de sa vie en tête à tête avec sa mère. "C'est une très grosse contrainte. Et encore, j'ai de la chance, elle n'est ni dépressive ni agressive." Ses dernières vacances remontent au mois d'août 2007 : cette année-là, le frère de Frédéric et sa femme, qui habitent dans le sud de la France, avaient accueilli Jeannine Bimont pendant dix jours. "Je suis parti avec mes quatre enfants, c'était formidable", se souvient Frédéric Bimont. MmeBimont est désormais trop atteinte pour vivre dans un appartement dans lequel elle n'a pas de repères. "C'est une expérience que nous ne pouvons plus tenter, soupire Frédéric Bimont. Je ne peux plus quitter Paris."
Lorsqu'il travaille, dans la journée, l'inquiétude ne le quitte pas un instant : lorsque Jeannine Bimont se promène dans ce quartier qu'elle habite depuis 1964, elle se trompe d'immeuble, oublie son Digicode, met un tube de rouge à lèvres dans la serrure pour ouvrir la porte de l'appartement. Frédéric Bimont, qui lui glisse des numéros de téléphone de secours dans la poche, a fini par confier un trousseau de clés à la voisine. "Je ne peux pas me résigner à l'enfermer dans la journée, j'ai trop peur qu'elle ait un accident." Depuis qu'il s'occupe de sa mère, Frédéric Bimont a perdu huit kilos. "Parfois, je craque, je n'en peux plus, je deviens agressif." Lui qui est psychologue participe à un groupe de parole sur la maladie d'Alzheimer mis en place par l'hôpital Rothschild. Il aimerait que sa mère soit accueillie dans un établissement, mais les frais de séjour sont très élevés : il faut compter plus de 2000 euros par mois alors que la retraite de sa mère s'élève à 1000 euros et que son APA chuterait à 370 euros. "Nous avons fait des calculs, avec mon frère, mais nous allons dans le mur", soupire-t-il.