Universitaire de renom, Deirdre Bair est la première biographe de Jung à avoir eu accès aux archives de celui-ci, déposées à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, et soigneusement surveillées par sa famille.
Issu d'un milieu de pasteurs bâlois, Carl Gustav Jung (1875-1961) eut une enfance difficile auprès d'une mère folle qui se disputait avec son père tout en faisant tourner les tables. Sujet à des syncopes, il était hanté par la vision qu'il avait eue en rêve d'un Dieu déversant ses excréments sur le sommet d'une cathédrale. Il dit un jour à Freud qu'ayant été victime enfant d'une agression sexuelle - un prêtre sans doute - il en avait conçu un dégoût des amitiés masculines.
CLINIQUE DE LA FOLIE
Sans renoncer ni au spiritisme ni à l'occultisme, Jung exerça la psychiatrie à la clinique du Burghölzli de Zurich, sous la houlette d'Eugen Bleuler, inventeur des notions de schizophrénie et d'autisme. Dauphin de Freud de 1906 à 1913, il fut alors l'artisan d'une ouverture de la psychanalyse à la clinique de la folie, terre promise rêvée par Freud.
Ayant quitté le mouvement psychanalytique, il fonda, à Zurich, son école dite de « psychologie analytique », attribuant aux femmes une position dominante. Deirdre Bair décrit avec minutie comment, après avoir analysé Emma, sa propre femme, il fit entrer Toni Wolff, sa patiente dépressive, au sein de sa famille, en la traitant comme une seconde épouse et comme sa meilleure disciple. Mieux encore, dit-elle, il théorisa l'exercice de la cure sur ce modèle triangulaire, exigeant que chaque élève reçoive une formation simultanée avec un homme et une femme, seule manière d'intérioriser l'idée d'un rapprochement possible entre l'animus et l'anima.
Par la suite, Jung voyagea d'un bout à l'autre de la planète et son oeuvre, reçue avec succès, fut particulièrement appréciée par les historiens des religions : Mircea Eliade, notamment. Elle n'est pas encore traduite intégralement en France.
En 1919, il forgea la notion d'archétype pour désigner une image inconsciente primordiale ne pouvant jamais accéder à la conscience et apparaissant dans les mythes, l'art et la religion. Aussi regardait-il le psychisme individuel comme le reflet de l'âme collective des nations, cherchant à élaborer une psychologie des peuples capable de traduire les différences entre des types physiques et psychiques : juifs, « aryens », chinois, africains, etc. D'où la dérive qui l'entraîna vers le nazisme, au moment où il accepta, après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, de prendre la direction de la Société internationale de psychothérapie, laquelle avait pour but d'unifier les écoles européennes sous l'égide du savoir médical.
Jung affirma alors vouloir protéger les non-médecins et les praticiens juifs qui n'avaient plus le droit d'exercer en Allemagne. En réalité, il avait été choisi pour ce poste à cause de la confiance qu'il inspirait aux promoteurs de la psychothérapie dite « aryenne » mise en oeuvre par Matthias Heinrich Göring, et à laquelle collaboraient aussi des freudiens et des adlériens.
Bientôt, il se mit à publier des textes favorables au national-socialisme. En 1934, il regretta que l'on eût appliqué des « catégories juives » à la science médicale. Ensuite, il vanta les mérites de l'inconscient « aryen », tout en soulignant combien les juifs étaient par nature « nomades » et « semblables à des femmes ».
En 1936, après avoir glorifié le Führer, il le compara à un monstre germanique (Wotan) coupable d'assassiner l'Europe. Sa théorie lui permettait donc, en un même geste, de fustiger « l'inconscient juif » puis de rejeter l'âme allemande pour enfin condamner le modèle freudien du juif universel, auquel il substituait une figure dite « archétypique » de la judéité, ancrée dans un territoire. Ce faisant, il conseilla à ses disciples juifs d'émigrer en Palestine afin qu'ils y retrouvent leur « nature juive ». En 1942, il rédigea pour Allen Dulles, représentant des services secrets américains à Berne, des profils psychologiques des chefs nazis.
Bien qu'elle se soit livrée à un phénoménal travail archivistique, Deirdre Bair n'a ni exposé ni interprété l'oeuvre de Jung. Sans nier les faits, elle ne comprend donc pas que celle-ci porte les germes de sa propre dérive. Et dès lors, pour expliquer les incohérences du personnage, elle prend le risque de le faire passer pour un benêt irresponsable, roulé autant par ses adoratrices que par les nazis.