Un premier sondage d'opinions ayant envoyé inopinément sur le podium électoral - à la surprise de tous - une femme candidate connue alors des seuls initiés socialistes, il y avait lieu de s'interroger sur les raisons, autres qu'anecdotiques (Ségolène mère de quatre enfants, non mariée officiellement, revendiquant son autonomie face aux hommes-éléphants du Parti socialiste, adoptant un ton uniformément apaisant qualifié de " compassionnel ", etc.) ou médiatiques (un duel femme-homme) de cette brusque montée en flèche.
Il m'est apparu que, facteurs individuels mis à part, Ségolène avait eu la chance de se trouver, au bon moment, en tant que femme, à la croisée de deux courants très forts qui innervent et agitent les sociétés modernes : d'une part une exacerbation des positions phallocentriques (patriarcales) avec les régimes aux mains de fanatiques religieux et l'impérialisme financier (patronal) des sociétés démocratiques ; d'autre part les émotions et sentiments de détresse, amertume, rancoeur, démission, peur, qui composent, à des degrés variables, l'humeur dominante dans les masses du monde entier. Trop de pères Fouettard, castrateurs et même massacreurs d'un côté, de l'autre déréliction et désespoir.
De quel côté se tourner, alors, sinon vers la " Mère " ? Un " désir de mère " anime, souterrainement, les mouvements populaires. Un psychanalysme simpliste y verrait un repli régressif, analogue au cri " Maman ! " poussé par le juge que poursuit l'amoureux et vorace gorille de Brassens.
On peut, au contraire, dans une perspective d'anthropologie psychanalytique attentive aux mécanismes politiques et sociaux, considérer cette demande de mère comme le symptôme d'un tournant encore en gestation dans la culture, comme la tentation et le rêve collectif diurne (utopique ?) d'une autre orientation de la civilisation, d'une autre " qualité de vie ", selon une expression banalisée à laquelle il conviendrait de donner toute son intensité revendicatrice et son ressort anthropologique. Colette Magny chantait hier : " Non, non, je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là ! " Hormis les profiteurs, tout le monde en serait donc là ?
L'irruption soudaine de ce " maternel " non régressif, d'amplitude anthropologique, dans une agitation électorale tout encombrée de langues de bois, clichés, mensonges, bêtises, sornettes, phallaces et triomphalisme du n'importe quoi, peut être valorisée, si l'on reconnaît sa dimension politique radicale, en tant que " putsch maternel ".
Ce dernier se dresse contre le système patriarcal et phallocentrique instauré par ce que l'anthropologie psychanalytique, sur la base de matériaux convergents, a baptisé " putsch paternel " (Ernest Porneman, Le Patriarcat, PUF, 1979).
" PUTSCH PATERNEL "
Au cours d'une période qui a pu s'étendre du paléolithique supérieur jusqu'à la " révolution néolithique ", les mâles, disposant des outils et armes (phalliques) adéquats et d'une connaissance plus élaborée du monde extérieur hostile prennent le pouvoir à l'intérieur du groupe, aux dépens des femmes, soumises, elles, à diverses contraintes biologiques et tournées vers la procréation et la sauvegarde des enfants.
S'installe ainsi, pour des millénaires, attesté par des textes, mythes, modalités matrilinéaires, pratiques et événements, le système appelé " patriarcat ", que la frappe psychanalytique et féministe dénonce comme " phallocratique " ou " phallocentrique ". Il est toujours debout, ce mâle et érectile veau d'or, en dépit d'incontestables avancées féminines, et il connaît même, dans maintes sociétés actuelles, de délirants et furieux avatars.
En forçant quelque peu dans le sens de cette vision " maternelle " de l'évolution sociale, on en vient à penser que le " putsch paternel " lui-même a pu être précédé d'un putsch maternel véritablement et organiquement originaire : les femmes auraient pris conscience, en tant que mères, de leur pouvoir procréateur, de leur formidable aptitude à donner la vie, et de la nécessité proprement vitale de transformer compétence et assujettissement biologiques en pouvoir social afin d'assumer leur fonction - fonction d'humanisation, visant à rendre l'humanité pleinement humaine (il ne s'agit rien de moins que de poser les fondements pour des relations d'amour et d'égalité entre les sujets).
Des échos ou vestiges de ce temps " maternel " inaugural se retrouvent dans les cultes et mythes de la Terre-Mère, les théories évoquant un " matriarcat " à la Bachofen, les diverses représentations de la féminité qu'analyse l'anthropologue Marija Gimbutas dans Le Langage de la déesse (éd. Des Femmes, 2006).
Qu'à l'occasion du trivial pourcentage d'un sondage d'opinion fait de bric et de broc pour évaluer l'encéphalogramme plat ou comateux d'une élection présidentielle en état de liquéfaction dans son propre verbiage, une étape cruciale de l'évolution de l'humanité, qui doit remonter à plus de six mille ans, puisse trouver quelque écho dans un hypothétique retour maternel capable de servir de recours face aux écrasants défis de notre temps, voilà qui ne manque pas d'une rare saveur, et qui a au moins l'avantage d'introduire une lueur d'espoir, rationnel, dans l'obscurantisme effarant d'une époque dopée aux " progrès ".