Publication Comment lutter contre le suicide des adultes ? L'intégralité du débat avec Michel Debout, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide, mercredi 7 février 2007.

dans les publications Psy en mouvement :


Retour vers les publications


Publication précédente Voir cette publication ? Publication suivante

Comment lutter contre le suicide des adultes ? L'intégralité du débat avec Michel Debout, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide, mercredi 7 février 2007.
Description :


Michel Debout, président de l'Union nationale pour la prévention du suicide.


Pierre-Yves : Bonjour, j'ai un ami de 20 ans qui a fait plusieurs tentatives de suicide. Je reste perplexe quant au rôle des hôpitaux psychiatriques, qui pour mon ami ont juste eu le rôle d'éviter qu'il ait une boîte de médicaments sous la main. Ces unités vous semblent-elles adaptées ?


Michel Debout : C'est bien entendu nécessaire d'éviter qu'une personne qui est en risque de passage à l'acte suicidaire ait à proximité un moyen comme les médicaments, comme une arme à feu pour se suicider. Mais la prévention du suicide ne peut pas se résumer à mettre à l'écart les objets dangereux, car l'important est de comprendre pourquoi la personne est dans un tel désarroi, et chercher avec elle les moyens de retrouver l'envie de la vie ou de traiter les éventuelles pathologies qui peuvent pour partie expliquer ses tendances suicidaires.

LES CHIFFRES


Jérôme : Quelle est, approximativement, la répartition des taux de suicide en fonction de l'âge des adultes ?


Michel Debout : Il faut différencier les tentatives de suicide et les morts par suicide. C'est pour les morts par suicide que l'on connaît le mieux les chiffres et leur évolution, car les renseignements nous sont donnés à partir des certificats de décès. Par contre, pour les tentatives de suicide, il s'agit surtout d'estimations à partir des hospitalisations des personnes concernées, et il n'y a pas un recensement régulier et national de ces hospitalisations.


Pour ce qui est des morts par suicide, on sait qu'il s'agit d'abord d'hommes, qui meurent trois fois plus que les femmes. En revanche, pour ce qui est des tentatives de suicide, elles concernent d'abord les femmes. Et là, selon les âges, jusqu'à vingt fois plus que les hommes. Par ailleurs, on sait que la mortalité par suicide varie en fonction de l'âge ; et aujourd'hui, à partir des données de l'année 2004, on sait qu'entre 30 et 60 ans, plus de 60 % des suicides sont réalisés. La mort par suicide est devenue la première cause de mortalité autour de 40-45 ans. C'est pourquoi nous devons nous préoccuper aussi du suicide de l'adulte. Au cours de ces dernières années, on a été sensibilisés, à juste raison, au suicide du jeune et de l'adolescent, on s'est préoccupé aussi du suicide de la personne âgée, et on a trop laissé de côté, de mon point de vue en tout cas, la question du suicide des adultes.

Nicolas C. : A-t-on une quelconque estimation du taux de suicide des "sans-papiers" ?


Michel Debout : En ce qui concerne les morts par suicide, nous manquons de données épidémiologiques, parce qu'en France, jusqu'à maintenant, nous ne nous sommes pas donné les moyens, en termes d'études et de recherches, en termes d'observation du phénomène, de mieux connaître la réalité du suicide. C'est pourquoi nous n'avons aucune donné fiable concernant les gestes suicidiaires ou les morts par suicide des personnes sans domicile, bien qu'on puisse penser que la détresse sociale dans laquelle elles se trouvent puisse favoriser une réaction dépressive et un éventuel passage à l'acte. Il faut prendre en compte également que dans des situations de dérive personnelle et de désocialisation, le risque de mort par maladie intercurrente [maladie qui intervient pendant une autre], par addiction, notamment alcoolique, ou par les conditions de vie elles-mêmes, et notamment le froid, peut exposer ces personnes à la mort sans qu'elles aient la "nécessité" d'un passage à l'acte suicidaire.


Pour toutes ces raisons, nous devons mettre en place, comme le souhaite l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS), un observatoire des violences, interpersonnelles et sociales, et de leurs effets sur la santé des personnes. Un tel observatoire aurait pour mission d'observer les violences suicidaires et de faire le lien entre les autres situations de violence et le suicide : par exemple, combien de femmes qui vivent des violences conjugales perdent courage, confiance, se sentent humiliées et finissent par renoncer à une vie qui les expose en permanence ? Combien de salariés, hommes ou femmes, exposés aux agressions, aux situations harcelantes, aux pressions, aux discriminations, finissent par être tentés par le suicide ? Combien de personnes, reléguées de leur entreprise à l'occasion d'un plan social, vivent leur situation comme une injustice et, la solidarité des premiers jours s'effaçant, se désespèrent ? Nous ne le savons pas.


DÉTECTER, COMPRENDRE


Jean-Luc : Comment reconnaître les premiers signes d'une tendance suicidaire ?


Michel Debout : Il est important de rester attentif à nos proches et de réagir à tout changement dans leur comportement habituel, leurs habitudes de vie et leur façon d'être avec les autres. Ce sont les changements, et surtout l'intensité des changements, qui doivent mettre en alerte sur un risque suicidaire.

Jean-Luc : Comment agir face à une personne suicidaire ?


Michel Debout : Quand on sent que quelqu'un va mal, ou qu'on a repéré une situation de souffrance, il ne faut pas hésiter à l'évoquer avec la personne concernée. Il est important de lui dire "je te sens mal" plutôt que "tu es mal", car la première formule permet de s'impliquer soi-même dans ce que l'on ressent de l'autre et lui montrer ainsi l'attention qu'on lui porte et éventuellement la préoccupation que l'on a. Cela permettra l'échange, et à la personne concernée de libérer sa parole alors que, peut-être, jusque-là, elle n'avait jamais abordé ses difficultés.

Touny : Quels sont aujourd'hui les modes de suicide les plus répandus ? Y a-t-il eu des évolutions dans les modes de suicide depuis cinquante ans ?


Michel Debout : Les modes de mortalité par suicide sont la pendaison, l'arme à feu, les actes de précipitation, les intoxications médicamenteuses. Mais leur taux varie chez l'homme et la femme, car chez cette dernière, l'intoxication médicamenteuse est pratiquement à égalité avec la pendaison et la précipitation. Depuis cinquante ans, il y a une relative stabilité, avec une augmentation du recours à l'intoxication, et ce chez les deux sexes. Pour ce qui est des tentatives de suicide, c'est l'intoxication médicamenteuse volontaire qui représente le mode quasi exclusif : plus de 90 % chez la femme et plus de 85 % chez l'homme.

Appel85 : Le fait de laisser ou pas un écrit avant de passer à l'acte est-il significatif ?


Michel Debout : Selon les études qui se sont intéressées à cette question, on sait qu'un tiers des personnes retrouvées mortes après un suicide ont laissé une trace écrite. Ce peut être un seul mot, "pardon" par exemple, ou parfois un véritable texte dans lequel la personne exprime son désarroi ou s'adresse à quelqu'un en particulier, soit pour évoquer son amour, soit, au contraire, pour lui faire grief. Retrouver une trace écrite est important pour les proches, car cela permet d'évacuer le doute sur l'intention suicidaire et aussi, parfois, de trouver un début d'explication à ce qui s'est passé. Mais même lorsqu'on trouve un tel écrit, l'acte de suicide restera toujours pour partie difficile à comprendre, car il est l'acte d'un autre qui restera toujours en partie mystérieux pour les proches, car c'est là que se fonde l'altérité humaine.


Pierre-Yves : Doit-on se sentir "coupable" lorsqu'un de nos amis fait une tentative de suicide et que l'on n'a rien vu venir...

Michel Debout : Il ne faut surtout pas se sentir coupable, en tout cas rester dans la culpabilité. Ce sentiment est lié à l'affection que l'on porte à celui qui a fait une tentative de suicide et à l'inquiétude que provoque son geste. Il est important d'être convaincu que la prévention du suicide est possible, mais il faut savoir aussi qu'elle est complexe et que parfois, malgré les efforts des proches, malgré leur sollicitude, ils ne pourront pas empêcher le passage à l'acte. Chaque fois qu'une situation paraît préoccupante, il ne faut pas hésiter à convaincre la personne concernée d'aller consulter son médecin généraliste, un psychiatre, un psychologue, ou de se faire hospitaliser. Le recours aux professionnels est toujours utile, car souvent on ne peut valablement gérer les situations dans le seul cadre familial ou de l'entourage social.

In_the_Moon : Les adultes qui font des tentatives de suicide ou meurent par suicide ont-ils été des suicidaires à l'adolescence ?


Michel Debout : On doit considérer que chacun se construit en permanence, depuis la naissance jusqu'à la dernière heure de sa vie, et que cette construction se fait dans la continuité, chaque période passée ayant sa part dans la période présente ou future. C'est pourquoi un adolescent suicidaire peut être un jour un adulte suicidé, et l'on sait que ceux qui meurent par suicide ont un antécédent de tentative beaucoup plus fréquent que la population générale. Il est donc important de bien s'occuper des adolescents suicidaires. Ce n'est pas la seule raison, mais c'est aussi un acte de prévention pour leur santé psychique future.


Pour autant, tous ceux qui ont fait une tentative de suicide ne mourront pas dans un acte volontaire. Et d'autres, qui n'en ont jamais fait, vont, eux, en mourir. C'est pourquoi la prévention des suicides n'est pas seulement la prise en compte de l'adolescence ou de la petite enfance, elle doit s'inscrire dans une politique de santé mentale et de bien-être social pour toute la population, quel que soit l'âge des personnes concernées, et jusqu'à un âge très avancé.

LA PRÉVENTION


Touny : Manque-t-il de soutien psychologique en France pour les personnes en mal-être ?


Michel Debout : Beaucoup d'efforts ont été faits au cours de ces dernières années concernant le mal-être des adolescents et des jeunes, notamment à travers la construction de maisons de l'adolescence, par la mise en place de points d'écoute spécifiques. Il faut poursuivre ces efforts car, selon les enquêtes réalisées, nous savons qu'environ 15 % des jeunes traversent une période de mal-être, parfois liée d'ailleurs à des traumatismes de l'enfance, voire à des abus sexuels. C'est pour eux qu'il faut poursuivre, éviter qu'ils ne deviennent des suicidants, éviter qu'ils répètent leur geste lorsqu'ils ont réalisé une première tentative de suicide, ou éviter qu'ils expriment leur détresse par d'autres comportements dangereux. Le suivi psychologique est nécessaire et il doit se réaliser en réseau avec les autres adultes-relais, les parents, les éducateurs, les associations.


Cet effort de prise en charge qui a été fait pour les jeunes ne l'est pas pour les adultes qui, eux, sont confrontés à la situation sinistrée de la psychiatrie en France. C'est pourquoi l'UNPS souhaite un plan d'urgence pour la psychiatrie et la santé mentale à l'adresse principalement des adultes, de façon que ceux d'entre eux qui vont mal ou qui dépriment aient accès à un lieu d'accueil, d'écoute, puis de soins appropriés.

Lucie : La prise régulière et à long terme de certains anxiolytiques a été reconnue comme favorisant les actes suicidaires. Quel a été l'impact de cette étude concernant ces médicaments et le nouveau rôle que peuvent jouer éventuellement les médecines douces, la psychothérapie, la sophrologie...?


Michel Debout : Il faut être prudent dans l'interprétation de ces études, car d'autres ont montré qu'une prescription adaptée de médications dites "psychotropes" (antidépresseurs, anxiolytiques) peut avoir un effet bénéfique sur le nombre de suicides et de tentatives. Par ailleurs, on sait que beaucoup de nos concitoyens – plus de 4 %, selon certaines études – consomment des antidépresseurs, et bien entendu, ils n'en meurent pas. Au contraire, lorsqu'elles sont bien prescrites, ces médications ont des effets bénéfiques. Enfin, on a évoqué l'effet facilitateur de certaines molécules, notamment les benzodiazépines, en début de traitement, pour un passage à l'acte suicidaire. On voit donc que la question est complexe, et c'est pourquoi nous demandons avec force que des études soient menées en France, notamment à partir des cas de mort par suicide.


C'est à partir des services de médecine légale que de telles études pourront être menées, en collaboration avec d'autres chercheurs, notamment en étudiant la présence de médications avant le geste suicidaire. Il est donc impératif de donner à la médecine légale, discipline aujourd'hui délaissée, voire menacée, une place qu'elle n'a plus. Il faut qu'elle inscrive son action non seulement pour éclairer la justice, mais dans une dimension de santé publique, en se mettant à l'écoute des familles, des proches qui, après un suicide, ont besoin de comprendre, se questionnent beaucoup... Bref, il faut que l'on considère la médecine légale comme une médecine à part entière, et non comme une médecine à part.

Yann : Un de mes collègues s'est suicidé dans les murs de l'entreprise. Avant de passer à l'acte, il évoquait un environnement professionnel qu'il ne supportait plus (pressions, actes contraires à son éthique, dévalorisation, ambiance dégradée, manque de solidarités...). J'ai été surpris par le silence assourdissant de l'entreprise sur ce sujet, alors que le moindre accident du travail est monté en épingle. Ne pensez-vous pas que le milieu professionnel doit être un lieu de prévention privilégié, comme il l'est devenu contre le tabagisme, l'alcoolisme ou d'autres problèmes de santé publique ? Le suicide n'a sûrement pas que des causes intimes.


Michel Debout : Nous avons beaucoup travaillé sur ces questions, notamment au Conseil économique et social, et j'ai eu l'honneur moi-même d'être le rapporteur de deux avis du Conseil concernant les violences au travail et le harcèlement moral au travail. En 2002, une loi a été votée qui va dans le bon sens, et maintenant il s'agit de reconnaître les situations de souffrance au travail comme un authentique risque professionnel. Bien sûr, ce n'est pas toujours le travail ou la situation professionnelle qui est à l'origine exclusive du mal-être d'une personne. Pas plus d'ailleurs qu'une rupture de couple ne peut à elle seule expliquer une dépression.

Ces situations sont souvent mêlées, mais ce n'est pas la caractéristique de la souffrance psychique. Il en va de même pour la souffrance physique et les états pathologiques. Je partage l'idée que nous devons nous mobiliser pour d'abord mieux connaître ces situations de souffrance au travail ; non pas tellement pour les dénoncer, mais surtout pour les prévenir. Cela suppose une prise de conscience à la fois sociale, mais aussi, dans chaque entreprise, il faut que les directions acceptent l'idée que certaines réalités de travail peuvent entraîner des troubles anxio-dépressifs et qu'on ne peut pas laisser des salariés se dégrader personnellement et psychiquement sans réagir. On n'accepte plus que l'amiante tue les salariés exposés. De la même façon, dans une volonté encore une fois préventive, nous devons mieux connaître les souffrances au travail et leur apporter la réponse adéquate.

Savonarole : Diriez-vous que le statut d'individu (dans nos sociétés occidentales) est plus lourd à porter aujourd'hui qu'il y a vingt ou trente ans ? Je suis trentenaire, et on a le sentiment de nos jours d'être livrés à nous-mêmes et de devoir tout assumer : ses choix de vie, ses convictions, etc., alors que par ailleurs les repères traditionnels, comme la nation, la famille, les grandes idéologies tendent à disparaître. Nos aînés ont connu les tourments de l'histoire et la guerre, choses abominables mais qui avaient le mérite de contribuer à forger un sens collectif...

Michel Debout : L'important, c'est que chacun trouve sa place. Et le difficile, c'est qu'aujourd'hui, il faut se faire sa place. La compétitivité, qui peut avoir des aspects positifs par l'émulation, devient une machine à broyer si elle est la dernière référence de la vie en société. Chaque individu a besoin de reconnaissance de ce qu'il est, de ce qu'il apporte aux autres et à la société, et en même temps, d'appartenance à une famille, à un groupe, à une ville, à un pays. Ce double besoin de l'individu doit trouver une réponse au niveau du projet qu'un pays comme la France peut développer pour lui-même, pour les citoyens qui le composent. Et ces questions seront sûrement abordées dans les trois mois qui viennent par les personnes autorisées.

Je souhaite qu'au-delà de l'ambition nationale, dont il sera sûrement question, il puisse se développer une véritable ambition sociétale portée par les candidats, mais aussi par les électeurs, de façon que la question du vivre-ensemble, de la solidarité, de la place donnée à chacun et à chacune soit au cœur de nos débats.



Reagir a cette publication ?

Vous souhaitez avoir toutes les informations sur cette publication ? Inscrivez-vous sur notre extranet et vous pourrez consulter le detail de cette publication et y reagir.


Publication précédente Voir cette publication ? Publication suivante




Retour vers les publications



Copyright Psy en mouvement Le site d'informations et d'actualités des psys français
Publications générées par le VigiPortal
Gestion communautés virtuelles
Partage de connaissances
Plateforme de veille collaborative