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Les changements intervenus au sein du modèle familial ont bouleversé le rapport des hommes à la paternité.
AFP/TORU YAMANAKA
Un enfant dont la mère a accouché sous X... peut-il avoir un père ? Le 7 avril, pour la première fois de son histoire, la Cour de cassation a répondu à cette question. Elle était saisie du cas de Philippe Peter, un homme qui demandait depuis cinq ans à la justice le droit d'exercer sa paternité sur la personne de Benjamin, qu'il avait reconnu in utero et dont la mère avait accouché anonymement en 2000.
La réponse fut oui. Au-delà du cas personnel, c'est un principe qui est ainsi remis en cause : désormais, une femme qui décide d'accoucher anonymement ne pourra plus priver contre son gré un père de sa paternité. Ce n'est donc pas un hasard si cette décision sans précédent fut évoquée lors du colloque Gypsy (gy pour gynécologie, psy pour psychologie), les 17 et 18 novembre à Paris, où l'on se demandait "à quoi rêvent les hommes".
Qui sont-ils, ces mâles de notre Occident moderne ? Des hommes virils sans être machos, assumant leur genre et se réjouissant de l'égalité des sexes ? Ou des hommes privés de leurs repères traditionnels, en mal de reconnaissance identitaire ? Qui sont, surtout, ces "nouveaux" pères, qui se voulaient papas poules il y a vingt ans et dont la paternité est aujourd'hui questionnée par les tests ADN, la famille recomposée, la garde partagée ? Car c'est bien d'eux qu'il fut question, pour l'essentiel, durant ces deux jours de débats, dont les actes ont été publiés aux éditions Odile Jacob et auxquels participaient psychanalystes, médecins, écrivains, historiens et philosophes.
A quoi rêvent les pères ? "Parfois, les couples viennent ensemble à ma consultation, mais, le plus souvent, les hommes s'effacent derrière leur femme, ou se placent du point de vue de l'enfant à naître", constate Muriel Flis-Trèves.
Coorganisatrice des colloques Gypsy avec le gynécologue-obstétricien René Frydman, chef du service maternité à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart, cette psychiatre-psychanalyste écoute depuis des années les questions que se posent les femmes "dans l'antichambre de leur grossesse". Mais de ce que ressentent leurs compagnons, elles ne savent rien ou presque. Si ce n'est qu'il leur est "très difficile de trouver leur place" et de parvenir à "être des pères sans être des femmes". D'autant plus qu'ils se retrouvent aujourd'hui à la croisée de discours contradictoires.
L'un, venu des années 1970, proclame que les hommes et les femmes sont interchangeables en matière de parentalité. L'autre, émis avec une vigueur croissante par les ténors de la pédopsychiatrie, affirme que les rôles du père et de la mère doivent être soigneusement distingués... Un paradoxe qui fait ressortir les interrogations sur la nature de l'identité masculine et qui, souligne la psychologue-psychanalyste Sylviane Giampino, "rend hommes et femmes égaux dans la blessure".
Blessure, pour les femmes, lors de la vie commune : celle d'un quotidien "mal articulé entre engagement professionnel et engagement familial", la répartition des tâches concernant les enfants et la maison restant largement en leur défaveur. Blessure, pour les hommes, lorsque la séparation survient, et d'autant plus cruelle que la garde des enfants reste dans la grande majorité des cas confiée aux mères. Une réalité parfois vécue comme un rapt des enfants par les femmes.
C'est bien là en effet, dans cette capacité des mères à "faire" et "défaire" les pères, que réside aujourd'hui le vrai pouvoir des femmes et la vraie détresse des hommes. Eux qui, il y a un demi-siècle encore, imposaient "naturellement" à une femme son destin maternel, sont désormais contraints, pour devenir pères, d'être acceptés comme tels. Pis : avec l'augmentation des divorces et des familles recomposées, le rôle du père devient de plus en plus celui d'un compagnon éphémère, auquel il reviendra de maintenir comme il peut le lien avec ses enfants.
"Pour être père, il ne suffit plus de faire un enfant, encore faut-il assumer les multiples fonctions qui définissent désormais la paternité", résume l'historien André Rauch (université Marc-Bloch de Strasbourg). Y compris celle d'endosser sa responsabilité paternelle vis-à-vis d'un enfant qu'il n'a parfois pas désiré, sous peine d'être poursuivi par la justice, test ADN à l'appui, si la mère (ou l'enfant devenu grand) en a décidé ainsi.
Car les lois, aujourd'hui, sont ainsi faites qu'il n'y a que la maternité qui soit volontaire, pas la paternité. Une inversion de rapport de forces contre laquelle Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS, est une des rares femmes à s'insurger publiquement.
Rappelant que les hommes "n'ont quasiment aucun recours pour éviter qu'un spermatozoïde égaré ne finisse pas les rendre, bon gré mal gré, père d'un petit être humain", elle préconise la création d'une procédure analogue à celle de l'accouchement sous X..., qui leur donnerait le droit de déclarer, avant la naissance de l'enfant, leur volonté de ne pas être père, de sorte qu'on ne pourrait engager contre eux aucune action en recherche de paternité. A condition, bien sûr, qu'ils aient été informés de la grossesse...
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A quoi rêvent les hommes ?, sous la direction de René Frydman et Muriel Flis-Trèves. Ed. Odile Jacob, 166 p., 21,90 €.
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