Publication La dictature qui nous menace. Charles Melman est un psychanalyste qui ne mâche pas ses mots ; il tente de répondre à cette question : pourquoi sommes-nous tous devenus fous ?


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La dictature qui nous menace. Charles Melman est un psychanalyste qui ne mâche pas ses mots ; il tente de répondre à cette question : pourquoi sommes-nous tous devenus fous ?
Description : « L'homme sans gravité », publié en 2002 et reparu en Folio, a été un des succès de l'été ; Charles Melman est un psychanalyste qui ne mâche pas ses mots ; il tente de répondre à cette question : pourquoi sommes-nous tous devenus fous ?

Le Point : Quel est le sens de la « nouvelle économie psychique »?
Charles Melman : Depuis qu'on en a des traces, la culture, qu'elle soit totémique, laïque ou religieuse, est organisée autour d'un certain nombre d'interdits. Sigmund Freud se plaignait de ce que les névroses étaient l'effet d'un excès de ces interdits, qui d'ailleurs concernent presque toujours le sexe. Le fait nouveau, c'est qu'il n'y a plus d'interdits.

Tout de même, l'interdit de l'inceste ou même le « tu ne tueras pas » n'ont pas été abolis.
Ce qui est publiquement prôné, c'est l'affranchissement des restrictions imposées au plaisir. Certes, nous maintenons des interdits, par exemple celui de l'inceste ou de la pédophilie, mais il semble que ces interdits servent plus à entretenir le goût des perversions qu'à être strictement appliqués. Nous sommes dans une situation totalement inédite.

N'en sommes-nous pas enfin plus libres ?
Nous sommes à la fois entièrement libres et exposés à une dictature originale et inattendue, celle de la satisfaction et des objets de satisfaction. Nous sommes devenus des fétichistes de la bagnole, de la télévision, des loisirs, des fringues, des marques, des neuroleptiques.

Posséder plus, n'est-ce pas mieux que posséder moins ?
La seule chose que l'on attend aujourd'hui dans les familles, c'est la réussite professionnelle. Jusqu'à présent, on attendait d'un enfant qu'il accomplisse sa vie dans la dignité et l'honneur. Le plus que vous évoquez, c'est la consomption, le fait d'être consommé par la satisfaction, c'est l'enfer. Tels des drogués, nous sommes donc malheureux de façon généralisée.

Quels indices vous permettent d'évoquer un malheur généralisé ?
En tant que clinicien, j'observe qu'il n'y a plus de relation sociale que l'on puisse vivre comme satisfaisante. Ni avec ses parents, ni en couple, ni avec ses enfants, ni avec ses amis, ni avec soi-même.

La raison ?
Il n'y a plus de discours commun entre nous, entre les uns et les autres. Il n'y a plus que des individualités menant chacune leurs propres ratiocinations. Le discours commun implique de prendre parti à l'endroit de valeurs communes qui ne soient pas seulement marchandes, que ce soit pour les adopter ou les contester.

Ce ne sont pas les débats qui manquent, pourtant, dans la vie publique ou privée...
Les débats existent, mais, comme à la télévision, aussitôt sous forme conflictuelle. Quand on débat en famille, on est aussitôt dans l'affrontement et sans progrès ni résolution du conflit. Avant, à table, il pouvait y avoir des disparités politiques, mais la famille était néanmoins solidaire. Par refus des contraintes liées à son entretien, notre société a renoncé à la famille patriarcale en tant qu'institution sociale de base. Les sociologues veulent lui substituer un partenariat nourricier et éducatif, une bonne pension, en quelque sorte.

Nombre de personnes préfèrent être fidèles à elles-mêmes plutôt qu'à leur conjoint ou à leur carcan familial...
Qu'est-ce que le soi-même ? Nous sommes captifs de tant de séductions, d'incitations, d'existences virtuelles que l'identité de chacun se dissout. Celui qui s'obstine à rester lui-même passe pour un idiot, car il refuse les expériences qui lui sont proposées. D'un point de vue clinique, nombre d'expériences homosexuelles sont aujourd'hui menées comme on fait un voyage sous les tropiques, c'est-à-dire sans raison profonde concernant la subjectivité des intéressés. Etre soi-même, c'est prendre en compte que je suis organisé par un désir et que je m'y reconnais.

C'est le propre de ceux qui multiplient les expériences de vie...
Non. Aujourd'hui, les jeunes gens ne sont souvent plus habités par un désir qui leur serait spécifique. En bref, ils font leurs les désirs qui sont à la mode.

A vous entendre, on a le sentiment que nous sommes cinglés.
Nous sommes cinglés, car nous n'avons plus de lieu d'adresse susceptible de nous valoir les règles d'une conduite satisfaisante.

Un « lieu d'adresse ». De quoi s'agit-il ?
La parole de chacun d'entre nous vient d'un lieu psychologique que nous habitons en tant que sujets et qui est l'organisateur de nos conduites. Nombre de gens n'ont plus cette maison, ce domicile fixe. On est aujourd'hui dans le refus de l'installation.

Ainsi perdus, sommes-nous fous ?
Etre fous, c'est être sous l'emprise absolue de termes, de signifiants vis-à-vis desquels nous sommes captifs. En l'occurrence, ces signifiants aujourd'hui sont lancés par la mode culturelle. L'« humanitaire », par exemple ; plus nous sommes des prédateurs, plus nous faisons dans l'« humanitaire ». Plus l'inégalité économique s'accroît, plus nous faisons de l'« égalité » l'idéal des relations interpersonnelles.

Comment guérir ? La solution est-elle individuelle ou collective ?
Nous ne sommes pas sur le chemin de la guérison. Et je crains que la solution ne passe par une catastrophe, vraisemblablement une forme de dictature. On ne dit pas assez que notre relation au pouvoir a complètement changé. Les élections ne servent plus à trancher. Regardez les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Italie, cela se joue à quelques voix. Cela signifie que le citoyen veut une chose et son contraire. On veut être ferme et généreux. On veut à la fois la sécurité et être bienveillant pour les délinquants.

De là à parler d'une dictature à venir...
Il s'agira d'un système mis en oeuvre pour la sauvegarde du bien public, afin de rétablir des rapports sociaux bien définis. Aujourd'hui, personne ne se tient à sa place et ne respecte ses fonctions. Dans la famille, qui détient l'autorité ? Quelles sont les tâches qui reviennent aux uns et aux autres ? Dans la rue, quand on sort de chez soi, on prend le risque d'être heurté par une moto à contresens et sur le trottoir. Les gens marchent avec un baladeur sur les oreilles. Chacun est dans son monde. On voit très bien comment chacun poursuit une trajectoire personnelle qui ne tient pas compte de ses semblables.

La vie moderne...
Il y aura forcément un appel collectif à une autorité régulatrice, sur le thème : « sortez-nous de notre solitude ». Alors le système politique rétablira la primauté du fonctionnement de la communauté sur les fonctionnements individuels.

Dans votre hypothèse, cet événement surviendra où et comment ?
Cette aspiration devrait se produire dans les pays industrialisés, où l'on assiste, comme on sait, à la montée des mouvements d'extrême droite. La surprise, c'est que le pouvoir devrait être détenu par une femme. La femme a un rapport à l'autorité affranchi des contraintes qui s'imposent d'habitude aux hommes. Un homme n'est jamais que le représentant d'une autorité dont il s'autorise, à moins qu'il ne vire au dictateur. Une femme est l'autorité elle-même.

Votre parallèle entre un pouvoir aux mains d'une femme et la dictature n'est-il pas hasardeux ?
Une femme a toujours le rapport le plus étroit avec la divinité. Elle est la créatrice. Une fois qu'elle a accompli ce qui est son voeu primordial, mettre un enfant au monde, le père devient superflu à la fois parce qu'il met en cause son autorité à elle et parce qu'alors pour elle-même la sexualité ne tient plus la place qu'elle avait auparavant. Donc il devient l'emmerdeur. Et, souvent, on fait savoir aux enfants que la maman est victime d'un emmerdeur.

Mais on ne peut pas dire que les femmes aient éconduit les hommes de la société politique. S'il y a un problème, c'est plutôt dans l'autre sens.
On est tout de même fasciné de voir comment des politiciens chevronnés plient le genou devant Ségolène Royal alors qu'elle n'a encore qu'un programme moral. Travail, famille, patrie, voire armée, merci, j'ai déjà donné. Connaissez-vous dans l'Histoire une femme au pouvoir qui ait été libérale ? Mais en tout cas c'est bien un programme de restauration morale qui rend Ségolène Royal populaire.

Pour revenir à votre propos prospectif sur la dictature, il ne vous semble pas y avoir d'autre solution à nos problèmes ?
La solution serait culturelle. Plus personne ne se sent capable de déchiffrer l'enchaînement des phénomènes politiques. S'il y a quelque chose à espérer, c'est que la lisibilité de notre marasme devienne plus accessible à chacun. Il faudrait récrire « La trahison des clercs ». Les sages qui se réclamaient du marxisme et ont mal digéré le structuralisme ne sont plus qu'à la remorque des bons sentiments. Il s'agit d'offrir le moyen de prendre un peu de champ et de calme à l'endroit des tourbillons qui nous aspirent.

Charles Melman
Né en 1931, de formation médicale, Charles Melman est un psychanalyste hors norme. Président de l'Association lacanienne internationale, il est l'auteur de nombreux ouvrages. Dans « L'homme sans gravité » (Denoël, 2002), un livre d'entretiens avec Jean-Pierre Lebrun dans lequel il développait sa théorie de la « nouvelle économie psychique », il analysait la tyrannie de la jouissance. Il prépare actuellement un essai sur la « psychopathologie contemporaine ».


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