| Description : |
Le dégoût est-il l'ancêtre de la moralité ? La question a été lancée l'an dernier par un neurologue brésilien.
«Nous partageons le dégoût avec la plupart des mammifères », explique au téléphone le neurologue Jorge Moll, qui travaille maintenant à l'Institut national de la santé des États-Unis. « Il s'agit d'une réaction physiologique qui permet de recracher des aliments ou des objets non comestibles, notamment au moyen du vomissement. Or, il existe des situations immorales qui nous rendent aussi malades. On dit souvent, au sujet d'une personne immorale : «Elle me donne envie de vomir.» J'ai pensé qu'il y avait probablement des similitudes neurologiques entre les deux réactions.»
Examen au scanner
Pour vérifier son hypothèse, le Dr Moll a examiné au scanner le cerveau de 13 adultes pendant qu'on leur lisait des phrases dégoûtantes ou choquantes du point de vue moral. Par exemple, «cet homme est mort après avoir mangé un rat vivant» (dégoût), ou « ce garçon est mort étouffé parce qu'on lui a rempli la bouche de pierres» (indignation).
Résultat : les deux émotions ont stimulé presque les mêmes régions du cerveau, notamment les zones liées à l'odorat et au calcul des avantages et inconvénients d'une décision. Les seules différences : une zone liée aux relations interpersonnelles et une zone responsable du langage étaient stimulées seulement par l'indignation, alors que l'amygdale, impliquée dans la peur, était stimulée seulement par le dégoût, écrit-il dans la revue Cognitive and Behavioral Neurology.
Le dégoût est un mécanisme de protection individuel. Le sens moral, selon le Dr Moll, protège le groupe auquel un individu appartient. «Le dégoût moral contribue aux jugements artistiques, philosophiques et religieux dans les choix de comportements. Il joue un rôle important dans ce qu'on appelle le bon sens. Il s'associe souvent au mépris ou à la colère. On n'a qu'à penser aux crimes de lèse-majesté, au blasphème. Ce sont des réactions qui protègent les consensus sociaux. »
Selon le Dr Goll, ces études permettent de mieux comprendre les troubles sociaux et interpersonnels. «On sait déjà que l'amygdale a un lien avec les troubles alimentaires. Il est possible que certaines lésions du ceerveau soient responsables de problèmes de respect des normes sociales que l'on rencontre dans certaines maladies psychiatriques et dans des problèmes qu'on pourrait dire de moralité, comme les déviances sexuelles telle la pédophilie ou les comportements violents et asociaux. »
Le neurologue brésilien va même plus loin : en étudiant la neurologie de l'immoralité, il pense pouvoir mieux comprendre des problèmes comme les violences sectaires et même le terrorisme. «À la base, les violences sectaires sont des problèmes de moralité. Les croyances et les coutumes d'autrui nous dégoûtent. Or, nous avons tous la même neurologie. Si on connaît mieux ce qu'impliquent les réactions à l'immoralité, on pourra certainement mieux y réagir. »
L'intérêt du Dr Groll pour la moralité lui vient en partie de l'influence de la psychanalyse au Brésil. «Chez nous, il s'agit d'une doctrine officielle en psychologie, dit-il. Il est très difficile de faire de la neurologie moderne. J'ai décidé d'examiner un sujet qui est cher à la psychanalyse, la moralité, d'une manière plus scientifique. Ironiquement, j'ai eu beaucoup de peine à convaincre les revues académiques anglo-saxones du sérieux de mon étude de la moralité. Elles trouvaient qu'il s'agissait d'une émotion trop complexe, trop floue. »
|