Publication AFFAIRE COURJAULT :''Un acte à l'image de notre société''


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AFFAIRE COURJAULT :''Un acte à l'image de notre société''
Description : L'affaire Courjault met en lumière le meurtre de nouveau-nés par leurs mères. Avez-vous des chiffres sur ce point ? Existe-t-il un profil de ces femmes ?

- N'ayant pas fait d'étude clinique, je ne possède pas de chiffres. Ce que j'ai constaté quand j'ai travaillé sur ce sujet, c'est qu'il n'y a justement pas de profil. Je n'ai relevé aucune constante socio-économique. Les infanticides ont lieu dans n'importe quel contexte social, chez n'importe quelle structure de la personnalité. Ces femmes ne sont pas forcément psychotiques, et dans le cas de Véronique Courjault, rien ne nous permet de dire qu'elle a ce profil.

L'infanticide fait partie des grands tabous. Vouloir tuer son enfant, est-ce un sentiment, une pensée, qui entre dans l'évolution normale d'une mère à l'arrivée de son enfant ?

- Tout à fait. C'est ce que j'ai essayé de mettre en lumière dans mon ouvrage "Ambivalence d'une mère". Dans l'image fantasmatique de la naissance et de l'accouchement, la vie est liée à la mort. Les deux extrêmes, tout comme l'amour et la haine, se rejoignent forcément chez la mère. C'est ce que je nomme le sentiment ambivalent.

L'amour et la répulsion envers son enfant sont des sentiments tout à fait normaux. La haine n'est absolument pas destructrice car dans une moindre mesure, elle permet à la mère de se séparer de son fils ou de sa fille, de ne pas être dans une relation trop fusionnelle. C'est ce mélange et cette ambivalence de sentiments qui créent un certain équilibre dans les relations parent-enfant. La totalité d'un sentiment, l'extrême amour ou l'extrême détestation, engendre des pulsions meurtrières.

Quelles sont les causes du passage à l'acte ? Dans le cas de Véronique Courjault, les corps des bébés ont été gardés. Y a-t-il une signification particulière ?

- Ma première réaction sur l'affaire des époux Courjault fut évidemment un sentiment d'horreur. Pour analyser ce qui a conduit à cette horreur, il faut se pencher sur des petits éléments: le congélateur, les voyages etc. Je ne sais pas comment est Véronique Courjault, je ne me suis pas entretenue avec elle. Mais son acte est, d'après moi, le reflet exaspéré, paroxystique, d'une attitude sociale généralisée. Le désir d'enfant se résume maintenant à je veux/je ne veux pas.
Véronique Courjault l'a dit : "je ne voulais pas de ces enfants". Ce sont les mêmes paroles que l'on prononce quand l'on ne veut pas d'un objet: le bébé est donc lui-même un objet, un bien de consommation. J'ai l'impression que cette affaire résume cette société perverse de consommation dans laquelle nous vivons. Une société où la jouissance doit être immédiate, tout doit être là quand on l'attend. Et elle a mis les bébés dans le congélateur, comme on le fait pour un produit de consommation.
Le fait de garder les corps est assez étrange. Les femmes qui accouchent puis tuent leur bébé sont dans le déni: elles ne se voient pas comme enceinte, ni comme mère, et effacent donc toutes les traces de leur grossesse, y compris aussi le corps de l'enfant dont elle se débarrasse. Dans le cas de Courjault, le déni a été visiblement contagieux. Personne ne voit la grossesse: ni le mari, ni l'hôpital qui la reçoit après l'accouchement. Le déni est un mécanisme propre à la psychose. Mme Courjault n'est pas forcément psychotique mais le moment de l'acte relève tout de même de la psychose. Et cet acte rend tout le monde fou.
Personne ne voit ! Pourquoi les corps ont été conservés ? La réponse est aussi à trouver dans des éléments indicibles: le congélateur, le mari… Les époux Courjault dénonce l'aspect médiatique. Mais l'acte de la femme est bel et bien médiatique: l'horreur de l'affaire appelle les médias.

par Michèle Benhaïm, psychanalyste à Marseille,
auteur de "L'ambivalence de la mère" (Eres, 2001)
et "La folie des mères. J'ai tué mon enfant" (Imago, 1992).


Propos recueillis par Séverine De Smet
(jeudi 12 octobre 2006)


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