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L'adultère, une passion infantile. Pourquoi trompe-t-on son conjoint, pourtant choisi par amour ? |
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Pourquoi trompe-t-on son conjoint, pourtant choisi par amour ? Aldo Naouri nous l'explique dans son nouveau livre « Adultères » (Odile Jacob).
«Vieillard au passé banal et monogame », se décrit-il. Boucles blanches immaculées, bronzage grec éclatant, poignée de main solide, et ce rire, énorme. Aldo Naouri, le plus fameux pédiatre français, reçoit pour parler de son livre « Adultères », qui paraît cette semaine chez Odile Jacob, dans son bureau. Une modeste pièce. Un divan gris qui n'accueille que les siestes qu'il s'y accorde. Des étagères blanches remplies des traductions multiples de ses ouvrages, des photos pêle-mêle de ses petits-enfants sur ses genoux, un poster représentant un mur graffité d'un rageur « Unedic ta mère ». Le téléphone sonne. C'est un médecin qui bafouille, ému, dit-il, de lui parler en direct. Aldo Naouri s'en agace. Coquetterie ? Car tout de même, les milliers d'exemplaires, les plateaux de télévision, l'argent, la gloire, la renommée ? Le succès ne changerait donc rien à la vie ? « Je ne me laisserai pas aller à cette illusion », répond-il fermement. Et tout porte à le croire. Son appartement, le même depuis toujours, avec vue sur le métro aérien, est à quelques centaines de mètres de son cabinet. Il n'exerce plus et s'y rend souvent. « Les tout-petits me manquent. » Il les prend dans ses immenses mains, puis repart, heureux. On lui demande pourquoi, pédiatre, il écrit des livres de psychanalyste. « Parce que j'y ai été littéralement poussé », dit-il, les mains jointes. A 28 ans, jeune médecin, il ouvre son cabinet au rez-de-chaussée de ce quartier parisien populaire. Depuis ce jour, des parents, des grands-parents, de petits patients lui confient leurs vies, « des histoires plus extraordinaires les unes que les autres ». Parce que ce pédiatre aux grandes oreilles sait écouter, le flot ne cesse. Une mère lui raconte avoir rêvé de lui, vêtu de violet, à l'enterrement de son père, une autre livre, benoîte, que son fils, 5 ans, veut coucher avec elle, puis ce père que son épouse trompe et dont l'enfant ne dort plus. Des confidences encombrantes pour le jeune praticien. Il suit une psychanalyse, choisit de ne pas en faire son métier mais de répondre à ses patients. Et dans ses livres, Aldo Naouri nous raconte leurs histoires. Qui sont un peu les nôtres.
« Adultères » parle d'amour. De celui qu'on porte à son conjoint, de celui qui souffre, de celui dont on croit manquer et surtout du premier d'entre eux. De celui qu'on voue à sa mère. Et que toute sa vie, on tentera de ressusciter.
Interview :
Le Point : N'est-ce pas incongru pour le pédiatre que vous êtes de s'intéresser à l'adultère ?
Aldo Naouri : Ma démarche est médicale, je prends un symptôme et je tâche d'en comprendre la venue. Au même titre que c'est en goûtant un jour l'urine de son patient, et lui découvrant un goût sucré, qu'un médecin découvrit le diabète. A sa manière, j'ai pris un symptôme, l'adultère, et j'ai été conduit à me poser deux questions. D'abord, pourquoi des êtres qui se choisissent en toute liberté, souvent d'ailleurs après un galop d'essai, sont-ils amenés à donner ce coup de ciseaux à leur entente implicite de fidélité mutuelle ? Puis, seconde question, pourquoi les gens s'obstinent-ils à faire couple, alors que la promotion de la sexualité et l'évolution des moeurs devraient les incliner à changer de partenaire tous les jours ?
Pourriez-vous définir l'adultère ?
L'adultère est la rupture du pacte de fidélité, qui a auguré la relation de couple. Toutes les figures sont alors possibles. Jusqu'à celle où l'un des partenaires n'investit plus sa relation et son compagnon et se met à rêver à d'autres choses. De fait, il n'existe pas de personne qui ne soit pas travaillée par une pulsion adultérine. Cette définition amène à se poser la question de la fonction du couple. On forme un couple pour trouver en l'autre ce sentiment de complétude, dont nous avons gardé en nous la trace depuis la fusion primitive avec notre mère. Chacun dans sa relation à l'autre cherche sans le savoir à retrouver cette fusion qu'il a connue. Comme il n'y arrive jamais, il lui arrive d'imaginer qu'un autre « Autre » puisse faire l'affaire. Telle est la pulsion adultérine.
L'adultère est-il forcément sexuel ?
Il me semble fondamental de le définir comme un passage à l'acte, sexuel. Ce qui n'est pas sexuel, en revanche, c'est le travail souterrain de la pulsion adultérine.
Pourtant, vous affirmez que l'origine de l'adultère n'est pas l'insatisfaction sexuelle ?
En effet, je pense que le sexe en tant que lieu n'est pas à l'origine de l'adultère. Je reviens longuement dans mon livre sur le film « Infidèle » de Bergman, dans lequel Marianne va tromper son mari, alors que celui-ci lui donne des orgasmes tels qu'elle s'en évanouit. Croire que le sexe est autonome, qu'il se passe dans les organes est une erreur. Le sexe se passe dans la tête. Le sexe n'est qu'un moyen de résoudre une problématique affective intérieure.
Et ce serait cette « problématique affective intérieure » qui expliquerait pourquoi certains trompent et d'autres pas ?
En nous agit la trace dyadique, elle produit ses effets. Une trace dyadique extrêmement forte fera en sorte qu'il ne pourra jamais y avoir de relation satisfaisante à l'autre.
Cela signifie quoi « une trace dyadique extrêmement forte » ? Une mère extrêmement présente dans l'enfance ?
Oui, c'est cela. Une mère qui aurait surinvesti son enfant, en lui laissant croire qu'il était tout pour elle et qu'elle était tout pour lui. Que cet enfant soit un garçon ou une fille d'ailleurs. Les enfants de ces mères-là seront, à l'âge adulte, des candidats potentiels extrêmement fragiles à la pulsion adultérine.
Donc l'adultère, c'est la faute de la mère ?
L'adultère survient chez un individu, homme ou femme, que sa mère a comblé en ne prenant avec lui aucune distance et en ne lui permettant pas de vivre la frustration, de se sentir, autrement dit, être lui-même sans le complément qu'elle constitue. On retrouve ici ce que j'essaie de dire et d'écrire depuis bientôt trente ans, c'est-à-dire attirer l'attention des couples sur l'extrême importance qu'il y a à faire en sorte que l'enfant ne soit pas le centre de leur vie, et qu'ils puissent, eux, veiller à ne pas cesser de faire couple. Leur enfant doit être le produit de cette entente et non pas en être la raison. Pour ce faire, il est indispensable de mettre en place la frustration précocissime de l'enfant, telle que je l'ai développée dans mon précédent ouvrage, « Les pères et les mères ».
En écrivant combien l'adultère provoque de « lourds et considérables dégâts », en pointant « l'infantolâtrie », en vous en prenant à la « culture hédoniste », vous allez encore passer pour un grincheux ?
Ce ne serait pas la première fois que l'on me prendrait pour un grincheux, et laissez-moi vous dire que je m'en contrefiche.
Ce que vous nommez culture hédoniste, n'est-ce pas aussi le souci bénéfique apporté à l'épanouissement de chacun, n'est-ce pas un progrès ?
Je veux bien qu'on entreprenne de se « réaliser », mais pas en se berçant d'illusions. Vous me voyez là bronzé, ayant pris de longues vacances. Je suis là dans un pur plaisir, dans un hédonisme prodigieusement délicieux, mais sans nuire à quiconque. J'attaque l'hédonisme qui dit que « ton plaisir est ton plaisir et que tu dois tout y sacrifier, y compris ton partenaire ou ton voisin le plus proche ». Cet hédonisme-là fait la promotion de l'adultère.
Est-ce vraiment si grave d'aller voir ailleurs ?
A aucun moment de mon ouvrage je ne porte de jugement sur l'adultère. Je me borne à dresser le constat que ce passage à l'acte provoque toujours de « profonds et véritables dégâts ». Je n'accuse pas l'individu adultérin, je vois simplement que sa conduite provoque des douleurs dont il sera d'ailleurs la première victime. Mais j'ai connu des adultères qui ont été de véritables roues de secours. Ainsi, cette histoire stupéfiante d'une femme mariée, ayant un amant depuis quinze ans, dont le mari demande le divorce le jour où elle a rompu avec son amant. Le problème, c'est que nous nous trouvons soumis à une histoire et à ses forces, mais qu'à aucun moment on ne nous le dit. On nous donne à croire que ce que nous sommes serait une création ex nihilo, dont nous serions propriétaires. Notre société nie littéralement l'existence de l'inconscient. Je dis - et tant pis si cela me fait passer pour un réac - attention ! nous sommes le produit d'une histoire qui nous a échu à notre naissance, que nous n'avons pas choisie, dont nous sommes un maillon et nous n'avons pas tous les droits. La promotion de l'individualisme, qui ne tient pas compte de cette réalité, est en train de massacrer le lien social.
On trompe pour retrouver sa mère, donc. Et lorsqu'on se rend compte que cela a échoué, qu'on ne peut retrouver sa mère, vient la souffrance. Tel est l'enchaînement ?
En effet. On trompe et on ne retrouve rien du tout, on repart donc dans un autre cycle.
En quoi l'adultère masculin diffère-t-il de l'adultère féminin ?
L'entrée dans la relation sexuelle n'est pas la même pour les deux sexes. Le coeur du problème relationnel dans l'existence réside dans le fait que le tout-petit va se découvrir un jour mortel. Sa mère est la personne qui fait jonction entre le monde et lui. Il va donc penser que cette mère est l'agent de sa mortalité, qu'elle peut à son gré le faire vivre ou le faire mourir. Cela qu'il soit garçon ou fille. La mère est porteuse de cette image de toute-puissance dont on trouve la rémanence dans la vie adulte : les hommes ont peur des femmes et les femmes ont également peur des femmes. La traversée de l'étape oedipienne s'avère être une stratégie destinée à résoudre cette problématique. Le garçon se dit que, pour que sa mère ne le tue pas, le meilleur moyen est de s'offrir à elle et de lui demander de faire couple avec lui. Il entre dans la relation sur un mode ouvertement hétérosexuel. A l'âge adulte, pour l'homme, l'attraction sexuelle sera le vestibule de l'amour. Du côté de la petite fille, il n'y a pas du tout la même dynamique. Elle ne peut s'offrir à sa mère. Elle va donc se chercher un allié contre sa mère, en investissant son père. Elle entre dans une hétérosexualité timide et craintive, car son souci est de ne pas perdre le bénéfice de l'amour de sa mère. Pour elle, l'amour sera premier dans la relation qu'elle instaurera à l'homme.
Quelle que soit la femme qu'il rencontre, première ou énième, un homme la mettra au rang deux parce que le rang un, en raison de la trace laissée par la gestation et les soins des premiers mois, est à jamais occupée par sa mère. La fille n'ayant, elle, aucune familiarité avec le corps d'un homme, tout homme qu'elle rencontre aura le rang un. Voilà pourquoi tout homme trompé se sent castré, tandis que la femme aura une attitude plus magnanime, comme si elle concédait à la mère de cet homme qu'il ne pourrait en être autrement.
Comment un couple peut-il survivre à l'adultère ?
Dans l'expérience que j'en ai eue, la première des conditions est que l'adultère soit tu. C'est une règle fondamentale. L'aveu ne fait qu'accroître la souffrance.
On objectera à votre démonstration que la fidélité est une invention récente, éminemment culturelle.
Bien sûr, et heureusement. Mais sans culturel il n'y aurait pas de lien social et nous reviendrions à la bestialité. Nous en prenons d'ailleurs le chemin.
Pourquoi le couple se fonde-t-il sur ce pacte de fidélité ?
Le partenaire a pour fonction de faire retrouver à l'individu l'état édénique dans lequel il était tout petit. Si l'autre déserte, c'est le même cataclysme que lorsque le bébé se sent abandonné par sa mère. Il croit qu'il va mourir. Et c'est ainsi pour les femmes, dont il ne faudrait pas croire que la relation à leur homme les renverrait à leur père. Elle les renvoie à leur mère, toujours à la mère. Quelle est la fonction de la fidélité ? En résistant à la pulsion adultérine, on est peu à peu amené à faire le deuil des retrouvailles avec l'état édénique. C'est par ce moyen que nous acceptons peu ou prou que notre vie ait un terme et qu'il nous faudra mourir. Dès lors nous ne penserons plus à notre plaisir du moment, mais à l'après, à ce que nous allons laisser. C'est le coeur du processus civilisateur
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