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LE PARADOXE DU CLINICIEN. Le métier de thérapeute ou d'analyste, comme art de surfer sur un océan de contradictions |
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Le Paradoxe du Clinicien.
Enoncé sibyllin, énigmatique, ironique, facécieux...
Enoncé à tout le moins curieux !
Titre problématique en tout cas puisqu’il associe deux termes qui, chacun à leur manière, posent question.
Et premièrement ... le second!
“Clinique” appliqué à la psychologie ou encore “clinicien” accolé au mot “psychologue”.
Voici plus d’un siècle que s’autonomise en République “Psychologie” une province “clinique”. Voici plus d’un siècle qu’elle affirme une revendication autonomiste en l’absence de tout accord douanier quant à ses limites, de tout consensus frontalier quant à son étendue territoriale. En l’absence aussi de toute prescription contraignante quant aux règles qualifiantes de ses agents patentés et de son personnel d’expertise.
Comment définir le département “psychologie clinique”? Le moins que lon puisse dire, c’est que la circonscription est floue, sa limite evanescente. A priori, l’étymologie n’est pas d’un grand secours puisqu’elle renvoie à la situation, strictement médicale à l’origine, du praticien penché sur le lit du malade avec l’espoir d’entendre les signes identificateurs de sa souffrance (en grec, “klinê” signifie le lit). Elle n’est toutefois pas sans intérêt parce qu’elle cible malgré tout une attitude, une forme d’approche du fait humain, une démarche d’écoute, d’observation et d’examen qui vise la compréhension du singulier, de l’individuel, de l’idiographique (“idios-graphein” = description des particularités). Mais le champ de la clinique finalement ne se définirait-il pas mieux par la négative, a contrario, c’est-à-dire par ce à quoi il s’oppose, par ce dont il se distingue? On peut y voir le revers de la spéculation pure, de la “theoria”, puisque sa préoccupation est résolument pratique et curative. On peut y percevoir aussi le verso du champ de l’expérimentation de laboratoire, puisque sa méthode est l’observation in vivo de l’humain en situation naturelle. On y repèrera enfin l’envers du registre de l’appréhension nomothétique et généralisante puisque son regard isole l’objet pour mieux l’individualiser ... en “sujet”. Ceci est particulièrement tangible en psychothérapie et en psychanalyse, où l’écoute in vivo, l’observation individualisante et l’interprétation de signes sont finalisées d’un côté (psychothérapie) par une visée explicite de changement personnel et, de l’autre (psychanalyse), par la recherche méticuleuse des racines et ressorts de la misère psychique de l’analysant.
C’est précisément de la position du psychothérapeute et du psychanalyste qu’il sera question dans ce court essai, position dont on notera d’entrée de jeu qu’elle est marquée par un premier paradoxe puisqu’elle est foncièrement solitaire malgré son aspect éminemment relationnel. Solitaire puisque c’est en tête-à-tête avec lui-même que le praticien doit en soutenir les mystères et les pesanteurs. Relationnel, puisque c’est en situation de face-à-face avec un autre humain que s’exerce son art.
Paradoxe, donc!
Mais ce premier terme du titre est trompeur par sa dessinence singulière. C’est à coup sûr le pluriel qui serait de mise. ParadoxeS! On le verra, la position du psychothérapeute se tisse sur un enchevêtrement serré de contradictions qui, parfois, confine au noeud gordien. Faute de pouvoir s’en dégager, puisqu’il participe de l’essence même de la pratique, l’impératif sera à tout le moins de le clarifier. Cet essai n’a pas la prétention d’en dénouer l’écheveau mais, plus modestement, d’y mettre à nu quelques fils.
Paradoxe du comédien, paradoxe du clinicien-thérapeute!
L’exergue n’est pas innocente. Elle suggère une mystérieuse complicité entre les acteurs “deux-en-scène”.
Le premier, le comédien, a quelque chose à transmettre. Un message, une question, un sens, une émotion ou tout simplement un plaisir. Mais il le fait d’autant mieux qu’il se refuse à imposer ce message, ce sens, cette émotion ou ce plaisir. Le second est convoqué pour accompagner, pour convoyer, le cheminement d’un autre humain. Il n’y parviendra qu’à la condition de déjouer la tentation du pouvoir, de résister à toute volonté d’imposer sa propre direction.
Si le premier veut émouvoir, il ne peut y parvenir qu’en jouant l’émotion. Le second, lui, est convoqué sur scène pour travailler l’émotion. Mais il ne pourra le faire qu’en s’effaçant devant elle, qu’en lui laissant place déférente sans en éprouver en lui-même, en sa propre chair, l’onde d’impact.
L’acteur et son double (son personnage) tissent entre eux des rapports complexes, parfois tourmentés, et l’on peut se demander lequel des deux tient les fils et lequels des deux choisit l’autre. Est-ce l’interprète qui choisit son rôle où est-ce le rôle qui s’impose à l’interprète? Même si, dans le “colloque singulier”, comme le souaitait Carl ROGERS le psychothérapeute se veut “personne réelle” (et pas seulement “joueur”, opérateur technique ou sphinx hiératique), l’est-il pour autant de la même manière que dans la vie quotidienne? Le peut-il? Le doit-il?
Sur scène, l’acteur médiatise un texte et donne vie à un personnage. Par lui, l’imaginaire de l’auteur passe la rampe sous les feux de la lumière, mais plus souvent dans les jeux d’ombre. Parfois, il se fait plus réel que le réel.
Sur l’”autre scène”, le thérapeute ferraille avec le texte de l’inconscient. Lui aussi offre le recours de sa médiation et ouvre à l’imaginaire un accès à la parole. Dans cette voltige-là, il y a aussi des rampes à passer.
Pour tous deux se pose le problème de l’authenticité, de la duplicité, du rapport à soi et à l’autre, du rapport entre le réel et le fantasme. Mais se pose-t-il en les mêmes termes?
Car, en définitive, DIDEROT offre au comédien une porte de sortie qui lui permet d’échapper au paradoxe absolu. Si sa thèse peut paraître choquante et paradoxale pour le public, elle l’est en réalité si peu (1). De fait, s’agit-il pour l’acteur d’un paradoxe au sens strict, d’un faux paradoxe ou d’une simple contradiction?
Mais qu’en est-il du psychologue clinicien et du psychothérapeute?
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