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Une nouvelle morale du soin, par Nicolas Weill |
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S'il est une notion qui, aujourd'hui, semble envahir notre espace public, c'est celle de soin. Bien loin d'être réductible à la médecine et à ses pratiques, sa prise en considération entraîne une refonte complète de ce qu'est la relation humaine. Effet collatéral : les thérapeutes au sens large, à côté des philosophes et des historiens, deviennent des acteurs de la scène intellectuelle avec lesquels il faut désormais aussi compter.
La vingt et unième édition des Rencontres de Pétrarque, coorganisées à Montpellier (Hérault) par France Culture et Le Monde, qui s'est tenue du lundi 17 au vendredi 21 juillet et qui sera diffusée sur cette antenne du lundi 7 au vendredi 11 août (de 20 h 30 à 22 heures), a pris acte de cette évolution en consacrant ses débats à un thème inhabituel : "Soigner". Sous la chaleur caniculaire, le public a paru un peu désarçonné par une problématique qui, en apparence, touchait peu à l'actualité et ne faisait pas appel aux intervenants dont il avait l'habitude.
Pourtant, autour de la notion de soin, un véritable domaine de recherche s'est constitué depuis plusieurs années dans les universités américaines, sous l'influence notamment des études féministes, puis chez nous, comme l'avait montré un excellent dossier de la revue Esprit (février) sur ce thème. On nomme parfois "éthique de la sollicitude" ("care", en anglais) ce champ qui englobe l'ensemble des relations entre soignant et soignés. La bioéthique, centrée exclusivement sur la technique et les actes médicaux, n'en constitue qu'une région.
Car ce que le soin nous conduit à imaginer, c'est qu'une relation par définition inégalitaire - entre soignant et soigné, entre "une confiance" (le médecin) qui rencontre "une connaissance" (le malade) - puisse rester compatible avec la liberté de l'homme et, par là même, conserver sa dimension éthique. A condition que l'on définisse la liberté non comme nous y avaient accoutumé les Lumières, en termes d'autonomie, mais comme interdépendance, solidarité. Loin des rapports d'autorité et de pouvoir qu'entretenaient jadis les docteurs Diafoirus et les naïfs Argans, la philosophie du soin porterait ainsi la promesse d'une morale nouvelle fondée sur la relation et non sur l'individu séparé des autres.
Certains participants à la rencontre, parmi la vingtaine qui avaient fait le déplacement, ont noté qu'avec l'adoption de la Charte de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), créée le 22 juillet 1946, et dont on vient de fêter les 60 ans, la médecine est devenue "un enjeu démocratique". Car, comme l'a souligné le neurologue Olivier Lyon-Caen, ancien membre du cabinet de Lionel Jospin, à l'occasion de sa leçon inaugurale (l'une des autres innovations de cette édition des rencontres), le "paternalisme" d'autrefois n'est plus de mise. A l'heure d'Internet, de la multiplication des autodiagnostics et de la judiciarisation croissante de la médecine, on est passé "du pouvoir sans partage des médecins au partage du savoir".
Mais le contexte n'est guère favorable alors que, ajoute-t-il, "la confiance s'est émoussée entre médecin et malade". Pour le sexologue et alcoologue Gonzague de Larocque, on peut situer au tournant des années 1980, avec l'apparition du sida, l'émergence d'un malaise et une mutation qui - paradoxalement - s'accompagne d'une médicalisation croissante des problèmes sociaux. "Dans une société où l'idée de la mort est devenue de plus en plus impensable, on demande au médecin de réaliser ce qu'on demandait jadis au curé", a déploré l'historien des idées Alain-Gérard Slama, en parlant de "recléricalisation de la fonction médicale".
En écho, Didier Sicard, qui préside le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, a mis en évidence la difficile position de la médecine, devenue une "prothèse" pour pallier les angoisses de l'existence moderne. Quant au médecin, il est placé au coeur d'une situation aussi conflictuelle qu'insoluble. Ainsi, quand on propose des traitements de plus en plus performants à des coûts de plus en plus déraisonnables, la société confère-t-elle au thérapeute, qu'il le veuille ou pas, un rôle d'arbitre économique.
CHÂTEAUX EN ESPAGNE ?
Evolution généralisée ? Plusieurs intervenants ont quand même souligné quelques exceptions françaises. Ainsi Jean-Claude Ameisen, président du comité d'éthique de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et professeur d'immunologie, a-t-il noté que 70 % des Français mouraient à l'hôpital, la plupart du reste sans soins palliatifs. Chez un voisin au niveau de vie comparable, les Pays-Bas, ce chiffre tombe à 20 %. On consomme dans l'Hexagone six fois plus de médicaments que dans ce dernier pays. Dans le même temps, la psychiatre Sylvie Wieviorka, spécialiste de toxicomanie, avait constaté, à la veille de l'explosion des banlieues, la faiblesse du nombre de pédopsychiatres installés dans un département aussi peuplé que la Seine-Saint-Denis.
En demande-t-on trop aux médecins ? Certains d'entre eux ont-ils tendance à construire des châteaux en Espagne en public, au risque de décevoir ? Non sans provocation, l'éditeur Philippe Pignarre, fondateur des "Empêcheurs de penser en rond", devenus une collection du Seuil, leur a reproché de tenir un double discours propre à susciter dans l'opinion des attentes déraisonnables.
En faisant croire, par exemple, que le déchiffrement du génome humain était en mesure de fournir la "clef de la nature humaine". Ou en prétendant fonder une éthique sur les avancées des neurosciences, "alors qu'on ne sait même pas comment guérir la schizophrénie". Les scientifiques sont, la plupart du temps, prudents, s'est défendu le chercheur en neurologie Hervé Chneiweiss, renvoyant la responsabilité des excès à la quête effrénée de crédits ou aux médias.
La montée en puissance du discours médical ne révèle-t-elle pas un autre phénomène contemporain : notre refus d'admettre que nous vivons dans une société par définition exposée au risque ? Le philosophe François Ewald en a profité pour stigmatiser à nouveau l'introduction du principe de précaution dans la Constitution via sa mention dans l'article 5 de la Charte de l'environnement. "Nous sommes à la naissance d'un nouvel Etat que l'on pourrait appeler l'Etat de précaution", a-t-il annoncé. Un Etat qui instituerait l'urgence en principe permanent de gouvernement au détriment éventuel des comportements démocratiques ou de la liberté de la recherche scientifique. Philosopher reviendrait alors à trouver des limites. Même à la sollicitude.
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