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Réprimer ses humeurs sombres, c'est possible, affirment les adeptes de la 'psychologie positive'. Mais la recette est loin d'être une panacée |
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C'était le 19 janvier 2004, au soir des primaires démocrates en Iowa. Howard Dean, candidat à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle américaine, venait d'être battu par John Kerry. Rage ? Désespoir ? Le cri « primal » « Aaaarrh ! » que Dean poussa ce soir-là pour tenter de galvaniser ses supporteurs fit en trois jours le tour des médias, et entérina la défaite du candidat. On ne perd pas impunément le contrôle de ses émotions quand on brigue la plus haute fonction de l'Etat. Fût-ce au coeur de la tourmente.
Réprimer l'expression de ses émotions ? Question de caractère, d'éducation et d'entraînement. Mais peut-on pour autant les dompter ? Voire agir sur elles par la seule force de la raison ? Transformer la peine en joie, la colère en pardon, l'anxiété en sérénité ? La Rochefoucauld, pour qui « l'esprit sera toujours la dupe du coeur », n'y croyait guère. De fait, l'exercice est ardu. Mais pas impossible. C'est du moins ce qu'affirme un courant singulier de la psychologie, venu des Etats-Unis et qualifié de « psychologie positive », dont l'objectif est de construire et de renforcer l'équilibre émotionnel régnant sur nos humeurs.
Car les émotions, loin d'avoir des raisons que la raison ne connaît pas, ne surviennent jamais au hasard. Et leur rôle, on l'admet de plus en plus, est essentiel dans notre représentation du monde. Dans la vision que nous avons de notre passé et de notre avenir, dans nos sensations de bien-être ou de mal-être, dans les décisions que nous prenons - ou que nous ne prenons pas. Joie, tristesse, peur, colère, surprise, dégoût, mais aussi embarras, sympathie, admiration ou honte : les émotions sont les compagnes obligées de notre vie intérieure. Avec lesquelles il faut apprendre à composer. Voire à ruser.
Ruser ? Non pas, bien sûr, avec les émotions positives, toujours bienvenues. Mais avec les idées noires, les coups de blues, la nostalgie. « Lorsqu'une personne est en proie à ses tourments intérieurs, un premier mode de réponse possible est celui de la distraction », note le psychologue belge Olivier Luminet (Université libre de Bruxelles) dans la revue mensuelle Sciences humaines (n° 171, mai 2006). « La seconde réponse, poursuit-il, est celle de la «rumination», qui consiste à se préoccuper des symptômes, des causes et des conséquences de son état dépressif. » Une tâche dans laquelle les femmes s'engagent plus volontiers, les hommes préférant en général se changer les idées grâce à une activité récréative (sport, cinéma, discussion entre amis). Sans qu'on puisse vraiment déterminer laquelle de ces deux stratégies est la plus efficace.
Autre piste adoptée spontanément par nombre d'entre nous, la « vidange émotionnelle » : se défouler de sa colère en criant ou en frappant, apaiser sa tristesse en en faisant part à ses proches... Parfois utile, mais à consommer avec modération. « Les bénéfices de l'expression émotionnelle, bien réels, n'existent que dans des circonstances précises », estime Christophe André, médecin psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris. Et d'ajouter aussitôt que « la répression des contenus émotionnels n'est pas davantage recommandable, du moins de manière systématique ».
Que faire, alors ? Pour ce chantre de l'estime de soi, auteur du récent ouvrage Imparfaits, libres et heureux (éd. Odile Jacob, 470 p., 21,90 euros), la solution passe avant tout par la « positive attitude ». Sans être une panacée, celle-ci constituerait un réel moyen d'améliorer son « ambiance mentale ».
« L'intérêt et la possibilité de travailler sur ses états d'âme, ce mélange entre nos humeurs et nos pensées, sont largement attestés aujourd'hui », remarque-t-il. Plus encore qu'aux émotions fortes et violentes, c'est à ses humeurs (au mood anglais) qu'il faut prêter attention, car elles agissent comme une « infusion » : peu puissantes mais actives « si on les laisse imprégner longtemps notre psychisme ». Adepte des thérapies cognitivo-comportementales, Christophe André préconise ainsi l'observation régulière de ses « mouvements émotionnels », le travail sur ses « contenus de pensée » et « l'effort délibéré pour susciter ou accueillir en soi toutes les occasions d'émotions positives ».
Reste que le bon usage de ses émotions n'est pas à la portée de tous. D'autant moins que nombre d'entre elles... ne sont en réalité pas les nôtres ! « Bébés, nous «calons» nos émotions sur celles des adultes avec lesquels nous avons un lien privilégié. C'est ainsi que nous apprenons à ne pas nous inquiéter de ce qui laisse nos parents indifférents, à fuir ce qui les inquiète et à nous rendre curieux de ce qui les intéresse », souligne Serge Tisseron. Selon ce psychiatre psychanalyste, auteur de Vérités et mensonges de nos émotions (éd. Albin Michel, 220 p., 16 euros), notre vie émotionnelle serait à tout moment tissée avec deux brins : l'un témoignant de nos expériences propres du monde, l'autre de situations relationnelles dont nous avons souvent oublié l'origine.
Or, si le premier brin se remanie sans cesse à la mesure de nos expériences, le second « nous impose des répétitions tyranniques », dit-il. D'où l'intérêt de pratiquer, dans le cadre d'un travail de réflexion sur notre histoire familiale, « l'apprentissage du doute vis-à-vis de nos émotions ». Pour distinguer celles qui nous appartiennent vraiment de celles qui témoignent, à l'intérieur de nous, de l'influence d'un autre.
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